Corpus Littéraire Étampois
 
Famille Noury
Double épitaphe
1849
  
Tombes de Louis-Alexandre et Louise-Virginie Noury (1849)
     Le Choléra, qui avait déjà durement frappé Étampes en 1832, est de retour en 1849. A trois jours d’intervalle, il entraîne dans la mort Louis-Alexandre Noury, et sa sœur Louise-Virginie, âgés respectivement de 22 et 20 ans.

     Dans le cimetière de Saint-Gilles se dressent encore leurs stèles jumelles, sans croix, curieux monument en vérité. De chaque stèle jaillit une main, et ces mains se serrent, esquissant un face à face du frère et de la
sœur réunis par l’amour et dans la mort. De part et d’autre, deux autres tombes moins éloquentes, également sans croix, probablement celles de leurs parents.

     Nous reproduisons ici les inscriptions parallèles de ces deux tombes; c’est un curieux monument qui qui nous renseigne moins sur l’épidémie de 1849 que sur la sensiblité de toute une frange de la bonne société étampoise aux 18e et 19e siècles, d’abord libertine, puis maçonnique.

B. G.


     
   DOUBLE ÉPITAPHE
de Louis-Alexandre et Louise-Virgine Noury

         
     L’absence de croix sur ces tombes, comme de toute autre référence religieuse dans les inscriptions, indique une famille qui s’est affranchie des croyances et de la pratique chrétiennes. Quant à la sentence qui termine l’épitaphe de Louis Alexandre, et dont le style sent sa province petite-bourgeoise, elle annonce déjà ce type de sensibilité que vont bientôt incarner en littérature des personnages tels que M. Homais et de M. Perrichon.

     L’esprit libertin est implanté depuis longtemps à Étampes, où l’on voit déjà au 18e siècle, dans la même famille Jabineau, un abbé janséniste, Henry, et son frère aîné libertin Pierre, admirateur de Voltaire et éditeur de Collardeau. Depuis, la mouvance libertine s’y est organisée comme ailleurs plus ou moins secrètement, de manière à contrer autant que possible l’influence de l’église, en loges maçonniques.

     La famille Noury est presque certainement d’obédience maçonnique. Le quatrain qui termine l’épitaphe de Louise Virginie est en effet très étroitement inspiré d’une élégie d’Évariste de Parny
(1753-1814), poète libertin, érotique, anticlérical, abolitionniste, anticolonialiste et notoirement franc-maçon.

     Membre de l’Académie française et doté d’une pension par Napoléon en 1803, ce poète créole en avait été dépouillé quelque mois avant sa mort par le régime clérical de la première Restauration, en 1814. C
est pourtant lun des poètes les plus lus de la fin du 18e siècle et du début du 19e, spécialement pour son épopée satirique La guerre des dieux, ouvertement anti-chrétienne.
Tombes de Louis-Alexandre et Louise-Virginie Noury (1849)


sous cette pierre
REPOSE LE CORPS
DE LOUIS ALEXANDRE
NOURY,
DÉC
ÉDÉ LE 6 JUIN 1849
A L’AGE DE 22 ANS.

sous cette pierre
REPOSE LE CORPS
DE LOUISE VIRGINIE
NOURY,
D
ÉCÉDÉE LE 9 JUIN 1849,
A L’AGE DE 20 ANS.



riche de jeunesse,
de santé et d’avenir
l’impitoyable destin
l’enleva en quelques heures
à l’amour de ses parents!

aimante et douce,
bonne et sensible,
ses nobles qualités
furent la cause de sa mort.
Elle ne put survivre
à ce frère chéri
qui l’avait précédé [sic]
de quelques jours dans la tombe.



son souvenir
restera longtemps gravé
dans le cœur de ses nombreux amis
.

ses parents et ses amis
pleurent en elles une victime
de l’amour fraternelle.



LES FILS DONT L’ARAIGNÉE OURDIT SA TOILE
SONT DES CABLES AUPRES DES LIENS
QUI ATTACHENT L’HOMME
AU BONHEUR ET A LA VIE!

EN VISITANT SA TOMBE SOLITAIRE,
VOUS VISITEZ L’ASILE DES VERTUS;
CHARMANTE ENFANT, TU PASSAS SUR LA TERRE
COMME UN ÉCLAIR QUI BRILLE ET QUI N’EST PLUS.

Un quatrain d’inspiration libertine et maçonnique
 
Complainte d’Évariste de Parny

Épitaphe de Louise-Virginie Noury

Naissez, mes vers, soulagez mes douleurs,
Et sans effort coulez avec mes pleurs.

Voici d’Emma la tombe solitaire,
Voici l’asile où dorment l
es vertus.
Charmante Emma! tu passas sur la terre
Comme un éclair qui brille et qui n’est plus.
J’ai vu la mort dans une ombre soudaine
Envelopper l’aurore de tes jours ;
Et tes beaux yeux se fermant pour toujours
A la clarté renoncer avec peine.
En visitant sa tombe solitaire,
Vous visitez l’asile d
es vertus.
Charmante enfant, tu passas sur la terre
Comme un éclair qui brille et qui n’est plus.
Naissez, mes vers, soulagez mes douleurs,
Et sans effort coulez avec mes pleurs.

Ce jeune essaim, cette foule frivole
D’adorateurs qu’entraînait sa beauté,
Ce monde vain dont elle fut l’idole
Vit son trépas avec tranquillité.
Les malheureux que sa main bienfaisante
A fait passer de la peine au bonheur,
N’ont pu trouver un soupir dans leur coeur
Pour consoler son ombre gémissante.

Naissez, mes vers, soulagez mes douleurs,
Et sans effort coulez avec mes pleurs.

L’amitié même, oui, l’amitié volage
A rappelé les ris et l’enjouement;
D’Emma mourante elle a chassé l’image;
Son deuil trompeur n’a duré qu’un moment.
Sensible Emma, douce et constante amie,
Ton souvenir ne vit plus dans ces lieux;
De ce tombeau l’on détourne les yeux;
Ton nom s’efface, et le monde t’oublie.
aimante et douce,
bonne et sensible,
ses nobles qualités
furent la cause de sa mort.

(et dans l’épitaphe de Louis Alexandre:)
son souvenir
restera longtemps gravé [Notez la faiblesse délibérée de ce mot.]
dans le cœur de ses nombreux amis.
Naissez, mes vers, soulagez mes douleurs,
Et sans effort coulez avec mes pleurs.

Malgré le temps, fidèle à sa tristesse,
Le seul Amour ne se console pas,
Et ses soupirs renouvelés sans cesse
Vont te chercher dans l’ombre du trépas.
Pour te pleurer je devance l’aurore;
L’éclat du jour augmente mes ennuis;
Je gémis seul dans le calme des nuits;
La nuit s’envole, et je gémis encore.

Vous n’avez point soulagé mes douleurs;
Laissez, mes vers, laissez couler mes pleurs.


 
     Source: cliché et saisie de Bernard Gineste, avril 2004. Le texte de l’élégie d’Évariste de Parny a été mis en ligne pour la première fois par le site Poésie Française (créé par Webnet, société de conseil et d’ingénierie e-business): poesie.webnet.fr/poemes/France/parny/14.html, malheureusement sans indication de source.
ÉLÉMENTS DE BIBLIOGRAPHIE
      
 Ces épitaphes

     Frédéric GATINEAU, Étampes en lieux et places, Étampes, A travers champs, 2003 [dont une réédition corrigée numérique en mode texte in Corpus Étampois, www.corpusetampois.com/che-21-gatineau2003enlieuxetplaces.html, 2004], p. 37.

Cimetière Saint-Gilles nouveau [...] n°21: Sépulture de Louis Alexandre Noury mort le 6 juin 1849, à 22 ans, et de sa sœur Louise morte trois jours plus tard. Deux mains de bronze se rejoignent et symbolisent l’attachement éternel du frère et de la sœur.

  
   Bernard GINESTE [éd.], «Famille Noury: Double épitaphe (1849)», in Corpus Étampois, www.corpusetampois.com/cle-19-noury1849doubleepitaphe.html, 2004.

 L’épidémie de 1849

     Dr Justin BOURGEOIS, «D’une épidémie particulière de suette survenue à Étampes en 1849»,  in Archives Générales de Médecine (1849), pp. ?- ? [cité par Marquis].

     Dr Justin BOURGEOIS, Coup d’oeil sur les deux épidémies de choléra asiatique qui ont sévi à Étampes et dans son arrondissement pendant les années 1832 et 1849 [in-8° ; 91 p.], Puy, J.-B. Gaudelet, 1851.

     Dr Adolphe-Aimé LECADRE, Histoire des trois invasions épidémiques de choléra-morbus au Havre en 1832, 1848 et 1849, 1853 et 1854 [in-8°; 89 p.], Paris, J.-B. Baillière et fils, 1863.

     Léon MARQUIS, Les rues d’Étampes et ses monuments, Histoire - Archéologie - Chronique - Géographie - Biographie et Bibliographie, avec des documents inédits, plans, cartes et figures pouvant servir de suppléments et d’éclaircissement aux Antiquités de la ville et du duché d’Etampes, de Dom Basile Fleureau [in-8°; 438 p.; planches; préface de V. A. Malte-Brun], Étampes, Brière, 1881 [dont deux rééditions en fac-similé: Marseille, Lafitte reprints, 1986; Éditions de la Tour Gile, 1996; dont une saisie numérique en mode texte en cours  par le Corpus Étampois], pp. 37-38.

     En 1852, notre ville ressentit de rudes atteintes de choléra asiatique. Il se montra à Paris dans le courant de mars, et trois semaines après, dans les premiers jours d’avril, on observait le premier cas à Étampes sur  un homme qui n’avait jamais quitté le pays. Le mal fit ensuite beaucoup de progrès, surtout du 9 au 17 avril, et le nombre de morts s’éleva à trente-cinq en un seul jour. Le dernier cas observé est du 11 septembre. Le fléau avait donc duré [p.38] cinq mois, et, pour la commune d’Étampes seulement, il y eut sept cent quatre-vingt-cinq malades et deux cent quatre-vingt-quinze morts [note: Coup d’œil sur deux épidémies de choléra asiatique à Étampes, par le Dr Bourgeois, 1851, in-8°.].
     […]
     En 1849, il y eut une nouvelle épidémie de choléra, jointe cette fois à une épidémie de suette. Comme en 1832, le fléau fit son apparition en avril, trois semaines après s’être montré dans la capitale, et comme en 1832 sans passer dans les pays intermédiaires. Le mal fit des progrès lents, mais suivis, car il produisit en mai deux ou trois décès par jour, et en juin cinq à dix; il fut d’environ d’un sur trente habitants, et celui des morts un sur cinquante. Bien qu’ayant fait moins de victimes que la première, cette épidémie a été relativement plus grave, car presque tous ceux qui ont été atteints fortement ont succombé
[note: Bourgeois, ouvrage cité. D’une épidémie particulière de suette survenue à Étampes en 1849 (Arch. Gén. de méd., 1849.)]. Cependant chacun prenait des précautions contre le terrible fléau, et nous nous souvenons que l’usage de cigarettes de camphre était général, et que dans toutes les rues on brûlait des plantes aromatiques ou résineuses.
     Il est à remarquer qu’en 1832 comme en 1849 la mortalité fut plus grande dans les vallons humides que dans les vallons secs, et plus grande dans ceux-ci que sur les plateaux, où certains villages ont été complètement préservés.

     Clovis PIERRE, Étampes à travers les siècles. Une chronique rimée [22,5 cm sur 13,5; 39 p.], Étampes, L. Humbert-Droz, 1898 [dont une saisie numérique en mode texte par Fabienne Voillard pour le Corpus Étampois, www.corpusetampois.com/cle-19-clovispierre-chronique.html, 2003, p. 31 (vers 481-484)

Un an plus tard, hélas! On voit renaître
Le choléra, fléau dévastateur;
L’art médical n’a pu s’en rendre maître,
Le mal affreux règne en triomphateur.

     Marie-Thérèse LARROQUE, «Une saignée démographique à Étampes, le choléra de 1832», in ASSOCIATION ÉTAMPES-HISTOIRE, Le pays d’Étampes au XIXe siècle, Étampes, Éditions Amattéis, Le Mée-sur-Seine, 1991, pp. 128-165.

     Alain FAURE [éd.], «Souvenirs d’un maçon de la Creuse, par Le Solitaire» [édition critique de souvenir publiés en 1896 sous forme de feuilleton dans un journal local], in Recherches contemporaines 3 (1995-1996), p. 161-191. Dont une réédition numérique en mode texte, Montpellier, mercureID éditions [«EgoDocuments»], egodoc.revues.org/souvenirs/index.htm, 2002, chapitre VIII (egodoc.revues.org/souvenirs/docs/D853012/VS853112.htm), dont cet extrait:

     En 1849, je me trouvai encore à Paris au moment du choléra. Décidément j’avais de la chance. L’épidémie, comme on sait fut affreuse et fit de terribles ravages. Beaucoup de maçons quittèrent. Je n’eus pas trop peur et je restai. Dire combien il mourait de monde est impossible; tous les jours d’énormes voitures passaient dans les rues, on mettait dessus les cadavres pêle-mêle et on les conduisait au cimetière. Là, une fosse immense de peut-être quarante mètres de long sur quatre de large, attendait, béante, les victimes qu’on recouvraient d’un peu de terre, et sur lesquelles un prêtre en permanence récitait des prières, et c’était tout. Dans le garni où je logeai, il y eut des victimes comme partout. Un de nos camarades de la Creuse mourut. C’était le soir; son corps devait rester là jusqu’au lendemain, au passage de la sinistre voiture. Je dis à ceux qui m’entouraient: tout de même, il faudrait bien qu’on allumât une chandelle et que quelqu’un de nous restât auprès de la dépouille de ce pauvre diable? Tu as raison, répondit un ami à moi, et toi tu travailles trop pour passer la nuit, je la passerai.
     J’allai donc me coucher. Mais le matin de bonne heure, avant de partir pour le chantier, j’entrai auprès du mort, soit pour lui dire un dernier adieu soit pour voir s’il n’y avait rien de nouveau. D’abord je n’aperçois pas le veilleur, puis en m’approchant, je le vois couché à coté du cadavre, et dormant à pleines oreilles. —
Ma foi, me dit-il en s’éveillant, j’étais trop fatigué, je me suis mis sur le lit et j’ai dormi. — Mépris de la mort, courage dans le danger, dévouement, il me semble qu’il y avait de tout cela dans l’action en apparence triviale de ce pauvre maçon harassé de fatigue qui veillait un camarade mort du choléra.
 
Évariste de Parny

(Plusieurs de ses recueils sont en ligne sur le site Gallica)

     Jacques LEMAIRE [éd.], Évariste de Parny: La guerre des dieux (1799) [poème satirique], Paris, Honoré Champion [«L’âges des Lumières» 19], 2002 [ISBN: 2745306375]; dont la présente Présentation par l’éditeur, mise en ligne par le site commercial www.alapage.com:

Evariste de Parny      C’est en 1799, à l’extrême fin d’un XVIIIème siècle fertile en bouleversements philosophiques et littéraires que paraît La Guerre des Dieux anciens et modernes d’Evariste de Parny (1753-1814). L’auteur, déjà connu comme le chantre élégiaque de la jeune Eléonore dans ses Poésies érotiques (1778 et 1784) et le poète de la couleur locale par ses Chansons madécasses (1787), entre cette fois dans une veine moins «angélique». Héritier des philosophes, en particulier de Voltaire qui l’avait embrassé en l’appelant «mon cher Tibulle» en 1778, Parny s’inscrit désormais dans le courant littéraire antichrétien et prononce, sous les couleurs d’une fable théomachique où les divinités païennes entrent en rivalité de pouvoir contre les figures centrales du christianisme, une satire implacable du monde clérical (la débauche des moniales, l’hypocrite paillardise des religieux, la simonie des papes) et une critique acerbe de quelques dogmes, en particulier les doctrines de la Trinité ou de la virginité de Marie. Le comique suscité par la confrontation entre le faux ascétisme des croyants et la propension au plaisir authentique des païens, la rupture de style entre la franche liberté de parole des dieux de l’Olympe et les entortillements dialectiques des déités chrétiennes, les mises en cause, souvent étayées de manière savante, de quelques-uns des fondements les moins assurés de la religion du Christ valent au poète de sévères reproches de blasphème. Si son ouvrage a connu un très vif succès jusqu’à l’aube de l’Empire et a, de l’avis même de Chateaubriand, exercé un rôle déterminant dans la genèse du Génie du Christianisme, il a ensuite subi, jusqu’à nos jours, des condamnations aussi virulentes qu’aveugles dans les milieux conservateurs. Ses censeurs impitoyables en ont surtout retenu le ton de dérision, les accents de sacrilège et les moqueries ingénues envers le catholicisme, en négligeant les principes philosophiques et les conceptions morales défendues par Parny dans La Guerre des Dieux, valeurs que le poète avait découvertes et entretenues au cours du long engagement maçonnique de son existence. Souvent rééditée au cours du XIXème siècle, dans des conditions qui n’ont pas toujours assuré une fidèle transmission du texte, La Guerre des Dieux fait ici l’objet de sa première édition critique, conforme aux exigences de la philologie contemporaine.

     Norbert DODILLE,  «Parny, Evariste de Forges de (1753-1814)» [notice bibliographique en ligne], in ID. Littérature réunionnaisewww.litterature-reunionnaise.org/fichesauteurs/parny.htm, en ligne en 2004.

     LYCÉE LE VERGER [Sainte-Marie, Réunion], « Évariste de Parny: éléments biographiques et bibliographiques», www.ac-reunion.fr/pedagogie/lyvergerp/Culture/Evariste_de_Parny.htm, en ligne en 2004.

 
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