CORPUS LITTÉRAIRE ÉTAMPOIS
 
 
Gédéon Tallemant des Réaux
La Reine Marguerite
vers 1659
 
   
Anonyme: Marguerite de Valois (16e siècle, musée de Fécamp)
Portrait anonyme de Marguerite de Valois
Musée de Fécamp, © RMN
     Gédéon Tallemant des Réaux, comme historien, n’a pas toujours eu bonne presse, et on lui a reproché tantôt de colporter des ragots infondés, tantôt de ne voir l’histoire que par le petit bout de la lorgnette.
     Et pourtant toutes les études qui ont été faites de son œuvre en confirment l’exactitude autant que la probité. Quant à l’objet fondamental de ses récits, n’est-ce pas avant tout la réalité humaine, spécialement des grands hommes de son temps, que sans lui nous ne connaitrions qu’au travers du verbiage grandiloquent de leurs contemporains, comme par exemple celui de Brantôme, son thuriféraire?

     Voici donc le portrait qu’il fait de Marguerite de Valois, fille de Henri II, sœur des trois derniers rois Valois, François II, Charles IX et Henri III, et première femme de Henri IV.
     Marguerite, née 1552, fut faite duchesse d’Étampes par son frère Henri III le 8 juillet 1582 pour supplément de la somme qu’il lui avait promise en dot par son contrat de mariage avec Henri de Navarre. Elle tint ce duché seize ans, jusqu’au 11 novembre 1598 où elle le donna  à Gabrielle d’Estrée duchesse de Beaufort, favorite de son ex-époux Henri IV, et mère de César de Vendôme.
                      


XV. LA REYNE MARGUERITE *

(Marguerite de France, née le 14 mai 1553; morte le 27 mars 1615.)

* Je ne diray que ce qui n’est point dans ses Mémoires ny dans ceux que M. de Peirese a laissez à MM. du Puy.
     La reyne Marguerite estoit belle en sa jeunesse, hors qu’elle avoit les joues un peu pendantes et le visage un peu trop long. Jamais il n’y eut une personne plus encline à la galanterie. Elle avoit d’une sorte de papier dont les marges estoient toutes pleines de trophées d’amour; c’estoit le papier dont elle se servoit pour ses billets doux. Elle parloit Phebus selon la mode de ce temps-là, mais elle avoit beaucoup d’esprit, On a une pièce d’elle qu’elle a intitulée La Ruelle mal assortie, où l’on peut voir quel estoit son style de galanterie.

     Elle portoit un grand vertugadin qui avoit des pochettes tout autour, en chacune desquelles elle mettoit une boiste où estoit le cœur d’un de ses amans trespassez; car elle estoit soigneuse, à mesure qu’ils mouroient, d’en faire embaumer le cœur. Ce vertugadin se pendoit tous les soirs à un crochet qui fermoit à cadenas, derriere le dossier de son lict.*

* On dit qu’un jour M. de Turenne, depuis M. de Bouillon, estant yvre, luy desgobilla sur la gorge en la voulant jeter sur un lict.
Marguerite de Valois en 1605      Elle devint horriblement grosse, et avec cela elle faisoit faire ses quarrures et ses corps de juppe beaucoup plus larges qu’il ne falloit, et ses manches à proportion. Elle avoit un moûle un demi-pied plus haut que les autres, et estoit coiffée de cheveux blonds d’un blond de filace blanchis sur l’herbe; elle avoit esté chauve de bonne heure. Pour cela, elle avoit de grands valets-de-pié blonds que l’on tondoit de temps en temps*.

     Elle aima sur la fin de ses jours un musicien nommé Villars. Il falloit que cet homme eust tousjours des chausses troussées et des bas d’attache, quoyque personne n’en portast plus. On l’appelloit vulgairement le roy Margot. Elle a eu quelques bastards dont l’un, dit-on, a vescu et a esté capucin. Ce roy Margot n’empeschoit point que la bonne reyne ne fust bien dévote et bien craignant Dieu, car elle faisoit dire une quantité estrange de messes et de vespres.
* Elle avoit tousjours de ces cheveux-là dans sa poche, de peur d’en manquer; et, pour se rendre de plus belle taille, elle faisoit mettre du fer-blanc aux deux costez de son corps pour eslargir la quarrure. Il y avoit bien des portes où elle ne pouvoit passer.
     Hors la folie de l’amour, elle estoit fort raisonnable. Elle ne vouloit point consentir à la dissolution de son mariage en faveur de M de Beaufort. Elle avoit l’esprit fort souple et sçavoit s’accommoder au temps. Elle a dit mille cajolleries à la feu Reyne-mere, et quand M. de Souvray et M. de Pluvinel* luy menerent le feu Roy, elle s’escria: «Ah! qu’il est beau! ah! qu’il est bien fait! que le Chiron est heureux qui esleve cet Achille!» Pluvinel, qui n’estoit gueres plus subtil que ses chevaux, dit à M. de Souvray: «Ne vous disois-je pas bien que cette meschante femme nous diroit quelque injure*?» M. de Souvray luy-mesme n’estoit gueres plus habile. On avoit fait des vers dans ce temps-là qu’on appelloit les Visions de la Cour, où l’on disoit de luy qu’il n’avoit de Chiron que le train de derrière.

     Henry IVe alloit quelquefois visiter la reyne Marguerite et gronda de ce que la Reyne-mere n’alla pas assez avant la recevoir, à la premiere visite.

     Durant ses repas elle faisoit tousjours discourir quelque homme de lettres. Pitard, qui a escrit de la morale, estoit à elle, et elle le faisoit parler assez souvent.

     Le feu Roy s’avisa de danser un ballet de «La vieille cour» où, entre autres personnes qu’on représentoit, on représenta la reyne Marguerite avec la ridicule figure dont elle estoit sur ses vieux jours. Ce dessein n’estoit gueres raisonnable en soy; mais au moins devoit-on espargner la fille de tant de rois.
* Il estoit sous-gouverneur et premier escuyer de la grande escurie.


* Ce Pluvinel pourtant eut un jour une assez plaisante vision. Il disoit qu’il ne souhaittoit rien tant que de se trouver à une bataille contre les valets. Et un jour que M. des Yveteaux, precepteur du feu Roy, se mit en colere contre un laquais, il luy envoya dire par un page qu’il luy promettoit de luy donner un des meilleurs chevaux de l’escurie du Roy à cette bataille qu’il sçavoit.
     M. de Souvray, à ce qu’on prétend, disoit Bucephale au lieu de Cephale, en cet endroit de Malherbe où il y a
Quand les yeux mesmes de Cephale
En feroient la comparaison.


     A propos de ballets, une fois qu’on en dansoit un chez elle, la duchesse de Retz la pria d’ordonner qu’on ne laissast entrer que ceux qu’on avoit conviez, afin qu’on pust voir le ballet à son aise. Une des voisines de la reyne Marguerite, nommée Mlle l’Oyseau, jolie femme et fort galante, fit si bien qu’elle y entra. Dez que la Duchesse l’aperceut, elle s’en mit en colere, et dit à la Reyne qu’elle la prioit de trouver bon que pour punir cette femme elle luy fist seulement une petite question. La Reyne luy conseilla de n’en rien faire et luy dit que cette demoiselle avoit bec et ongles; mais voyant que la Duchesse s’y opiniastroit elle le luy permit enfin. On fait donc approcher Mlle l’Oyseau, qui vint avec un air fort délibéré: «Mademoiselle», luy dit la Duchesse, «je voudrois bien vous prier de me dire si les oiseaux ont des cornes? — Ouy, Madame», respondit-elle, «les Ducs en portent.» La Reyne, oyant cela, se mit à rire et dit à la Duchesse: «Eh bien! n’eussiez-vous pas mieux fait de me croire*?» * Mme de Retz estoit galante.
     J’ay ouy faire un conte de la reyne Marguerite qui est fort plaisant. Un gentilhomme gascon, nommé Salignac, devint, comme elle estoit encore jeune, esperdument amoureux d’elle, mais elle ne l’aimoit point. Un jour, comme il luy reprochoit son ingratitude: «Or çà», luy dit-elle, «que feriez-vous pour me tesmoigner vostre amour? — Il n’y a rien que je ne fisse», respondit-il. — Prendriez-vous bien du poison? — Ouy, pourveu que vous me permissiez d’expirer à vos piez. — Je le veux!» reprit-elle. On prend jour; elle luy fait préparer une bonne medecine fort laxative. Il l’avale et elle l’enferme dans un cabinet, après luy avoir juré de venir avant que le poison operast. Elle le laissa là deux bonnes heures, et la medecine opera si bien que, quand on luy vint ouvrir, personne ne pouvoit durer autour de luy. Je pense que ce gentilhomme a esté depuis ambassadeur en Turquie.

             
Source: texte de l’édition de Georges Mongrédien, saisi en mode texte par Bernard Gineste, 2005.
 
       
BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE
 
Éditions


Tallemant des Réaux      Louis Jean Nicolas MONMERQUÉ (1760-1860), de CHATEAUGIRON & Jules TASCHEREAU [éd.], Les historiettes de Tallemant de Réaux. Tome premier. Mémoires pour servir à l’histoire du XVIIe siècle, publiés sur le manuscrit inédit et autographe, avec des éclaircissements et des notes par M.M. Monmerqué, de Chateaugiron et Taschereau [21 cm; 427 p.], Paris, A. Levavasseur, 1834 [dont une édition numérique en mode image par la BNF sur son site Gallica, http://visualiseur.bnf.fr/Visualiseur?Destination=Gallica&O=NUMM-31568, en ligne en 2005], pp. 87-91.

     Georges MONGRÉDIEN [éd.], Les Historiette de Tallemant des Réaux. Édition documentaire établie par Georges Mongrédien. Tome I [324 p.], Paris, Garnier frères [«Classiques Garnier»], 1932, pp. 92-96.

     Bernard GINESTE [éd.],
«Gédéon Tallemant des Réaux: La reine Marguerite (vers 1659)», in Corpus Étampois, http://www.corpusetampois.com/che-17-tallemant1659marguerite.html, 2005.

Sur Marguerite de Valois dans le Corpus Étampois

     Bernard GINESTE [éd], «Brantôme: Discours sur Marguerite de Valois», in Corpus Étampois, che-16-brantome-margueritedevalois.html, mai 2003.

     Bernard GINESTE [éd.], «Gédéon Tallemant des Réaux: La reine Marguerite (vers 1659)», in Corpus Étampois, http://www.corpusetampois.com/che-17-tallemant1659marguerite.html, 2005.
 
Sur Tallemand des Réaux dans le Corpus Étampois

      Bernard GINESTE [éd.], «Gédéon Tallemant des Réaux: Madame Lévesque et madame Compain (vers 1659)», in Corpus Étampois, http://www.corpusetampois.com/cle-17-tallemant1659compain.html, 2008.

 
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