CORPUS HISTORIQUE ETAMPOIS
 
 Maxime de Montrond
Étampes sous le roi Louis VI le Gros
Essais historiques sur la ville d’Étampes, chapitre VII
1836
  
Premier sceau de Louis VI le Gros (dessin d'un manuel de diplomatique de 1759)
Second sceau de Louis VI le Gros (dessin d'un manuel de diplomatique de 1759)  
Sceaux de Louis VI le Gros (dessins fort idéalisés de 1759)

     Maxime de Montmond suppose que c’est Louis VI qui avait accordé à Étampes le droit de constituer une commune. Il rapporte le privilège accordé par ce roi en faveur de la création du nouveau marché de Saint-Gilles et anticipe son histoire ultérieure, puis rapporte quelque actions de ce roi en rapport avec la ville d’Étampes.
B.G., février 2012

      La saisie des textes anciens est une tâche fastidieuse et méritoire. Merci de ne pas décourager ceux qui s’y attellent en les pillant sans les citer.
     
Essais historiques sur la ville d’Étampes
Étampes, Fortin, 1836
Chapitre VII et Notes VII et VIII, pp. 81-96 et 209-212.
Étampes sous le roi Louis VI le Gros
 
CHAPITRE PRÉCÉDENT
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE SUIVANT


CHAPITRE SEPT
IÈME
ÉTAMPES SOUS LE ROI LOUIS VI LE GROS

SUIVI DE
Note VII: Charte de la franchise du marché Saint-Gilles d’Étampes.
Note VIII: Sur le droit de Commune d’Étampes.



     Chapitre septième: Affranchissement des communes. —  Commune d’Étampes.Chronique de quelques faits et gestes de Louis-le-Gros. —  Note VII: Charte de la franchise du marché Saint-Gilles d’Étampes. —  Note VIII: Sur le droit de Commune d’Étampes.

     Nous voici arrivés à l’une des époques les plus importantes de notre histoire. Le douzième siècle vient de s’ouvrir, et le règne de Louis-le-Gros prépare à la France une ère nouvelle de liberté. Avant ce monarque la France n’était guère en quelque sorte qu’un composé bizarre d’états incohérens, que de puissans vassaux gouvernaient à leur gré. Sous ce règne de l’épée, le peuple se consumait en pénibles labeurs pour des maîtres ambitieux qui en recueillaient tous les fruits. Il était temps enfin de [p.82] voir la nation entière arrachée à la servitude, et jouissant de ses droits imprescriptibles que des lois sages allaient lui rendre.

     Déjà sous le règne précédent, le départ pour la Palestine d’une foule de seigneurs confédérés, avait délivré le royaume des suites funestes de leur ambition et de leurs violences. Plus d’un seigneur suzerain se croyant appelé par le ciel aux combats de la croisade, avait vendu à bas prix ses vastes domaines pour subvenir aux frais d’un long voyage; et nos monarques en rachetant facilement quelques-uns des fiefs distraits de leur couronne, commençaient à faire rentre dans leurs mains de nombreux privilèges, devenus des armes redoutables dans celles de leurs puissans vassaux.

     Mais le plus grand bienfait dont l’histoire semble rattacher le souvenir au règne de Louis-le-Gros, fut l’établissement des communes. Par ces associations indépendantes qui se formèrent alors en plusieurs contrées sous la protection royale, la France reprit une face nouvelle; un nouvel ordre social s’y établit; et son fertile sol devint plus abondant et plus fécond encore quand, affranchi de la glèbe, le cultivateur put travailler paisible, en regardant sans effroi les tourelles du manoir féodal.

     En parlant des bienfaits du règne de Louis VI, on doit rappeler qu’une part en est due au ministre sage et habile dont la prudence merveilleuse sut comprimer les factions, affaiblir la puissance de turbulens vassaux, et cimenter la paix avec les nations voisines. Ce digne ministre, c’est l’immortel Suger, abbé de Saint-Denis! C’est ce grand homme que nous retrouverons tout-à-l’heure au sein de
[p.83] la ville d’Étampes, où il viendra recevoir des marques d’un insigne honneur, dans le palais des rois, au milieu de la plus illustre assemblée.

     Gardons-nous cependant de croire que l’affranchissement des communes soit tout entier l’œuvre du règne et de la volonté de Louis-le-Gros. Le pouvoir royal, au commencement du douzième siècle, ne régissait qu’une très faible partie de la France actuelle. Un grand nombre de nos provinces étaient sous la suzeraineté de l’empire d’Allemagne, ou se regardaient comme des états libres, sous des ducs et des comtes qui ne reconnaissaient aucun suzerain. L’influence législative du monarque ne pouvait donc s’étendre que dans les pays situés entre la Somme et la Loire. Or, nous voyons les communes s’établir sur tous les points de la Gaule, principalement dans les provinces indépendantes de la couronne, telles que celles des contrées méridionales. Le règne communal se révèle même dans ces dernières provinces à une époque antérieure aux chartes où figure le nom de Louis-le-Gros. Ainsi, à ce roi seul n’appartiennent point idée et la création de ce nouvel ordre social. En puisant aux sources de l’histoire, on découvre que dans le grand mouvement d’où sortirent les communes au moyen-âge, les marchands et les artisans qui formaient la population des villes n’avaient eu garde de demeurer spectateurs oisifs. Plus d’une fois, dans plus d’une cité, ce furent ces bourgeois eux-mêmes qui, les armes à la main, osèrent conquérir leurs libertés, et surent durant plusieurs siècles en maintenir l’orageuse existence. «Accoutumés, dit M. Thierry, par les habitudes paisibles de notre civilisation, à voir dans le nom [p.84] bourgeois l’opposé de celui de soldat, nous avons peine à comprendre ces héros de l’industrie renaissante, qui maniaient les armes presque aussi souvent que les outils de leurs métiers, et faisaient trembler jusque dans leurs donjons les fils des nobles et des preux, quand le son du beffroi annonçait au loin que la commune allait se lever pour la défense de ses franchises… Mais, ajoute ailleurs le même écrivain, que nous sommes loin du compte, si nous croyons que le moyen-âge ressemblait à l’ancien régime, et qu’en France les passions populaires sont filles de la révolution (1)!»

     Quant à la ville d’Étampes, vers laquelle il est temps de revenir, nous ne voyons nulle part qu’elle ait eu à subir aucune de ces perturbations violentes, de ces discordes civiles, qu’aurait fait naître un réveil spontané ou une ardeur inquiète de ses habitans. Nulle part l’histoire ne la
[p.85] montre s’efforçant d’acquérir un peu de liberté au prix de son repos et du sang de ses enfans. Partout, au contraire, durant les temps du moyen-âge, cette cité nous apparaît calme et paisible, se contentant de jouir sans trouble dans sa fraîche vallée, des immunités qu’elle recevait parfois de nos monarques. Ou si le désordre et l’épouvante viennent un instant régner dans ses murs, ce n’est que lorsque les ennemis du dehors, rassemblés à ses portes, assiègent son castel, et menacent le repos et la vie de ses tranquilles habitans.
     (1) Augustin Thierry, Lettres sur l’Histoire de France (bib).
     Ce savant et judicieux écrivain, en traitant à fond, dans ses Lettres sur l’Histoire de France (bib), la question de l’affranchissement des communes a su dissiper bien des préjugés accrédités par les  récits de plusieurs historiens modernes. L’examen des documens originaux lui a fait reconnaître quelle part respective avaient eue nos monarques et les bourgeois des villes, au grand mouvement communal du moyen-âge. En donnant l’initiative à ces derniers, il appuie de nombreux exemples son assertion. Le récit des révolutions communales de Cambrai, Noyon, Beauvais, Saint-Quentin, Laon, Soissons, Reims, Vezelai, etc., revêt dans son ouvrage des couleurs brillantes, animées; et c’est ainsi qu’il initie avec charme le lecteur aux scènes si vives de cette époque que ses laborieux efforts lui donnent si bien le droit de peindre et d’apprécier.


     L’histoire nous a conservé le souvenir d’un droit de commune accordé à la ville d’Étampes par nos anciens rois, et qui était en pleine vigueur durant les premières années du règne de Philippe-Auguste. On ignore quelle en était l’étendue; car on ne retrouve point l’acte de concession; et cet acte n’est connu que par une ordonnance de ce même prince, datée de Paris, l’an 1189, laquelle vint soudain détruire ce droit (1). Mais à l’aide d’autres chartes d’affranchissement, données vers le temps de Louis-le-Gros, en faveur d’autres villes, on peut découvrir, en quelque sorte par analogie, quel était le degré de liberté dont cette concession avait mis Étampes en jouissance. Les attributions des communes étaient de pouvoir se défendre elles-mêmes, et poursuivre la réparation des torts ou injustices commises à leur égard. Elles avaient Maître et des Échevins nommés par les habitans, et chargés de veiller au maintien de leurs franchises. Elles étaient aussi ordinairement exemptées de plusieurs charges [p.86] que les seigneurs particuliers imposaient à leurs vassaux. Peut-être la ville d’Étampes, en vertu de cette concession, dont le texte et l’auteur sont aujourd’hui inconnus, jouissait-elle de quelques-uns de ces droits, lorsqu’un acte de justice sévère du roi Philippe-Auguste vint les révoquer. Les motifs donnés de cette révocation sont les fréquens dommages que la commune d’Étampes, abusant de ses privilèges, occasionait [sic] aux biens des églises et de la noblesse. Le roi déclare donc que les églises et la noblesse jouiront à l’avenir de la plupart des droits, franchises et libertés qui leur avaient appartenu avant l’établissement de cette commune. Quant à quelques autres droits importans, qui leur appartenaient également, tels que celui de contraindre les habitans à venir servir leur suzerain en ses armées ou en ses voyages, et celui d’imposer sur eux telle taille qu’il lui plaira, c’est à lui seul que le prince en réserve désormais la libre jouissance (1).
     (1) Voir Ordonnances du Louvre, tome X [Il faut lire sans doute: tome XII (bib) (B.G.)].






     (1) ..... Philippus Dei gratiâ Francorum rex ..... Propter injurias, et oppressiones, et gravamina, quae communia Stampensis inferebat tàm ecclesiis, etc., rebus earum, quàm militibus, et rebus eorum, quassavimus eamdem communiam: et concessimus tàm ecclesiis, quàm militibus, quod apud Stampas deinceps communia non erit, etc..... Actum Parisiis, anno Domini M. CXCIX, regni verò nostri XXI..... (Voir la note VIII, à la fin du volume. (ici))
     On ignore à quelle époque furent restituées à la ville d’Étampes les franchises dont le roi Philippe-Auguste l’avait dépouillée. Elle les recouvra sans doute sous l’un des règnes suivans. Nous voyons cependant que, même vers les premières années du seizième siècle, ses libertés communales étaient contenues en d’étroites limites. A cette époque [p.87] les habitans d’Étampes élisaient les échevins de deux ans en deux ans; mais leur pouvoir était très borné; car tout se réglait dans la ville par ordonnance du lieutenant au bailliage, à la réquisition d’un magistrat nommé par le roi. Les  échevins ne pouvaient même rassembler les bourgeois de la ville sans la permission de ces officiers. Et à l’égard des deniers communs, il ne leur était point permis de disposer, de leur propre gré, de plus de vingt sols parisis. Enfin, sous le règne de Louis XII, les habitans d’Étampes voyant qu’un certain nombre de villes s’étaient soustraites à cette grande dépendance des lieutenans du roi, sollicitèrent du monarque la même faveur. Ils réclamèrent le pouvoir de construire une maison commune, et de régir eux-mêmes librement leurs affaires communales, à l’exemple de tant d’autres bonnes villes du royaume. Ils implorèrent aussi dans cette intention l’appui de Claude de France, leur nouvelle comtesse, et par son puissant secours ils obtinrent des lettres-patentes du monarque conformes à leurs désirs (1).
     (1) Les lettres-patentes du roi sont du mois de mai 1514.
     Le temps, en détruisant tant d’autres monumens du règne de nos anciens rois, nous a conservé un diplôme remarquable de Louis-le-Gros, qui fait connaître plusieurs exemptions singulières, dont ce prince gratifia une partie des habitans d’Étampes. C’est en outre un document curieux pour l’histoire des mœurs et des coutumes de cette époque.

     Le séjour des rois dans cette ville, bien qu’il fût
[p.88] l’une des sources de sa prospérité, lui imposait aussi parfois quelques charges onéreuses. L’une d’elles était l’obligation de fournir durant ce temps tout le linge, la vaisselle et les ustensiles de cuisine nécessaires à la cour. Cette loi avait été imposée par les premiers monarques aux habitans du marché Saint-Gilles: mais dans la suite des temps les exigences de la cour augmentant sans doute avec chaque nouveau règne, cette charge parut si rude et si pesante que cette partie de la ville se dépeuplait chaque jour et devenait en quelque sorte une solitude. Louis VI prit en considération le sort de ce quartier, et il avisa aux moyens de lui rendre le mouvement et la vie. Il ne déchargea point, il est vrai, ses habitans de leur obligation; mais par une charte donnée en son palais d’Étampes l’an 1123, il leur octroya de nombreux privilèges qui les dédommageaient amplement du lourd fardeau dont ils auraient eu peine à supporter le poids (1).
     (1) Une copie de cette charte, faite sur parchemin, et collationnée à l’original le 6 décembre 1558 est conservée encore dans les archives de l’hôtel-de-ville d’Étampes. (Voir. le texte cette pièce à la note VII, à la fin du volume (ici)).
     Le roi accordait aux habitans du marché Saint-Gilles présens et futurs:
     1° L’exemption pour dix ans de toute taille, du service militaire, et des amendes encourues selon l’usage par ceux d’entre eux qui auraient porté de fausses accusations.
     2° La réduction à perpétuité à cinq sols quatre deniers, de certaines amendes s’élevant à soixante sols, et l’abaissement à seize deniers de celles qui étaient fixées à sept sols six deniers.
[p.89]
     3° Décharge du droit de minage, hors le jeudi jour de marché.
     4° La faculté de refuser le serment en justice sans être tenu de le racheter par quelque offrande.
     Enfin une clause de cet acte stipulait encore qu’on ne pourrait faire aucune exécution contre ceux qui amèneraient au dit marché de Saint-Gilles, ou dans les maisons de ses habitans, des blés, des vins et autres marchandises quelconques. Le pouvoir royal protégeait leur arrivée; leur séjour et leur retour; et les circonstances d’un flagrant délit pouvaient seules les soustraire à son tutélaire appui.

     On n’aura point remarqué ici sans quelque peine et quelque surprise cette immunité singulière en faveur des faux témoins. Cette concession est une licence peu honorable pour un prince, gardien de la justice, et dont le premier devoir est de la faire régner dans ses états. Par cette mesure imprudente il arrêtait son cours naturel, et il fournissait un champ libre aux haines et aux inimitiés. Il y aurait d’ailleurs une autre conclusion à tirer sans beaucoup de malice de tout ce qui précède; mais elle serait peu flatteuse pour le caractère et les usages des anciens habitans de Saint-Gilles. Cependant on est naturellement porté à craindre que le faux témoignage et la calomnie n’aient été fort en vigueur chez eux dans les temps reculés, si, comme il faut le supposer, Louis-le-Gros dans l’édit précité avait entendu accorder un bienfait à là majorité, au moins, si ce n’est à l’ensemble de ce quartier. N’en accusons que l’ignorance de ces anciens siècles, et jouissons avec d’autant plus de bonheur des améliorations
[p.90] que l’instruction et les lumières ont successivement amenées dans les relations sociales et dans l’état général de la société.

     Les habitans du marché Saint-Gilles ont joui durant plusieurs siècles de ces privilèges, qui leur furent confirmées [sic] à divers intervalles, surtout dans le cours des quinzième et seizième siècles, par des actes émanés du bailliage d’Étampes, et spécialement par des lettres-patentes de Henri III, roi de France, en date du mois de mars 1575 (1). Allégés par ces immunités, les habitans de ce quartier supportèrent alors sans se plaindre la charge qui leur était imposée. Des documens conservés dans les archives de la ville d’Étampes, nous révèlent à quelle époque l’on vit cesser enfin l’usage de cette singulière obligation. Ce fut dans la dernière période du quatorzième siècle. Louis d’Evreux, second u nom, seigneur de Lunel, était alors comte d’Étampes. Vers l’an 1370, les Anglais, après quelques tentatives infructueuses sous les murs de Paris, vinrent passer au point d’Antony, et entrèrent dans Étampes qu’ils prirent et saccagèrent. La belle église de Sainte-Croix fut pillée: et celle de Notre-Dame-du-fort, [p.91] ainsi nommée à cause des fortification et des larges fossés qui l’environnaient*, se ressentit aussi de leurs violences. Les habitans du marché Saint-Gilles, ruinés par cette guerre et par les précédentes, vinrent alors représenter humblement à leur seigneur, qu’il leur était désormais impossible de fournir sa maison de linge, vaisselle et autres meubles. Le bon prince fut ému de compassion en voyant la misère de ces pauvres habitans. Il les déchargea volontiers d’une pareille servitude, tout en leur laissant les privilèges qu’ils avaient reçus de Louis-le-Gros en compensation de cette charge. II exigea d’eux seulement une simple rente de dix livres parisis, payable à deux termes, sur les masures, maisons et jardins situés dans les limites du marché (1).
     (1) Une copie de cette charte française de Henri III se voit aux archives de l’Hôtel-de-ville d’Étampes, sur le même parchemin qui contient celle de Louis-le-Gros citée plus haut. On y conserve aussi dans un cahier de deux feuilles une autre copie textuelle de ces deux pièces, auxquelles est jointe une copie de la charte de Louis, comte d’Étampes, dont il est parlé ci-après.
      Ces mêmes archives renferment un grand nombre de sentences du bailliage d’Étampes, sur parchemin, la plupart relatives à la franchise du marché Saint-Gilles.


     * Le texte porte: qui l’environnent, mais fait l’objet d’un correctif en début de volume (B.G.).


     (1) La charte donnée en cette occasion par Louis, comte d’Étampes, au mois de juillet 1378, est conservée dans les archives de cette ville. Tout porte à croire que c’est l’original lui-même: elle est en français, d’une écriture assez correcte et bien conservée. On y voit encore les débris d’un sceau pendant en cire jaune, attaché par un lacet de soie de diverses couleurs.
     A cette époque critique de notre histoire, la frayeur des attaques des Anglais obligeait les habitans des villes à des précautions continuelles pour veiller à leur sûreté. Ceux d’Étampes crurent donc devoir transférer la tenue du marché en un lieu plus sûr, au-dessous du château, et sur la place située devant l’église Notre- Dame. Les guerres ayant cessé, on le transporta au lieu accoutumé, où il se tint avec tranquillité jusqu’à ce que des motifs semblables, un siècle après, obligèrent de le transférer de nouveau dans l’enceinte d’Étampes-le-Châtel. De ces [p.92] changements successifs naquirent dans la suite une foule de différends entre les habitans des quartiers de Saint-Basile et de Notre-Dame d’une part et ceux de  Saint-Gilles de l’autre. Le récit de ces contestations tiendrait une place notable dans les annales d’Étampes; mais d’autres faits plus importants appellent ailleurs nos regards. Il importe d’ailleurs peu aux habitans de cette ville de connaître aujourd’hui les fastidieux détails de ces jalouses rivalités (1).

     Louis-le-Gros avait de bonne heure éprouvé son courage contre de fiers et turbulens vassaux qui accablaient le menu peuple sous le poids d’une rude oppression. Suger, l’historien de sa vie, nous le montre, sous le règne même de Philippe Ier, son père, occupé à redresser les torts des
[p.93] seigneurs rebelles envers leur prince, et tyrans des malheureuses contrées dont ils se déclaraient souverains indépendans. C’est ainsi que les comtes de Corbeil, de Montlhéry, et plusieurs autres seigneurs des environs de Paris, apprirent tour à tour à redouter la force de son bras. La réputation des exploits du jeune héritier du trône s’étendait déjà au loin: «De sorte, dit un vieil historien, que toute la France jeta dès lors la vue sur lui comme sur un Hercule, dompteur des monstres de l’État: et tous ceux qui souffraient quelque oppression, commencèrent à avoir recours à lui pour en être délivrés.» C’est ainsi que les habitans du Berri le conjurèrent de venir les venger des violences d’Humbault, châtelain de Sainte-Sévère, dont la présence dans ce castel était un fléau pour la contrée. Le jeune prince marche aussitôt vers lui avec une poignée de braves serviteurs. Le puissant châtelain vint à sa rencontre, accompagné de troupes nombreuses. Une petite rivière se trouvant sur leur passage, s’opposait au choc des deux armées. Mais le jeune Louis ayant vu un des ennemis sortir des retranchemens, poussé aussitôt son cheval vers lui, le terrasse, et du même coup de lance, il en fait tomber un second à ses pieds. Aidé de ses gens, il pénètre alors dans le camp de ses adversaires, et remporte une victoire éclatante. Le châtelain Humbault est forcé de mettre bas les armes, et de se rendre à la merci du vainqueur. Louis s’empare du butin, et retourne en triomphe à Paris. Mais durant ce temps, qu’était devenu son félon prisonnier? Renfermé dans une tour du château d’Étampes, il expiait, par une dure captivité, les violences criminelles dont il s’était [p.94] rendu coupable, et en déplorait les funestes suites (1).

     Les troubles suscités en France sous Philippe Ier, par de téméraires vassaux, continuèrent non moins vivement sous le règne de Louis-le-Gros; ce ne fut pas l’une des moindres gloires de ce prince, d’avoir su abattre leur puissance. Sa force, dans ces combats, recevait un précieux secours des sages conseils de son digne ministre, Suger, dont les avis étaient d’ordinaire la règle de ses actions. Dans le récit que nous a transmis ce grand homme des exploits de son maître, on voit souvent figurer le nom de la ville d’Étampes; mais jamais, on doit le dire, il ne la représente comme l’alliée de quelqu’un des ennemis de ce monarque, auquel elle ne cessa au contraire de demeure constamment fidèle.






     (1) L’histoire d’un grand nombre de nos villes de médiocre importance n’est ainsi remplie bien souvent que de petites querelles fomentées dans leur sein par de faibles divisions, dont la source est plus faible encore. Quant à celles de la ville d’Étampes, elles durèrent pendant de longues années. Les bourgeois de Saint-Basile et de Notre-Dame, après bien des efforts, obtinrent l’an 1498, du roi Charles VIII, des lettres-patentes qui leur permettaient de tenir un marché, sur la place de Notre-Dame, le samedi et les autres jours de la semaine. Ceux de Saint-Gilles s’opposèrent de tout leur pouvoir à la vérification de ces lettres. On ignore ce qui advint de ces luttes rivales. Il est à croire que tous ces différends se terminèrent par un accord ou transaction, d’après lequel on vendit librement sur le marché Notre-Dame, le samedi et les autres jours de la semaine, toute sorte de menues denrées; tandis que les blés, les vins, les chevaux et autres bestiaux, se vendaient le samedi sur la place Saint-Gilles, ainsi que cela se pratique encore aujourd’hui.












     (1) Sugerri. Abb. S. Dionysii liber de vita Ludovici grossi Regis. – Rec. des hist. de Fr., t. XII, p. 24 (bib).
     ..... Et ensi s’en retorna à victoire, et emmena avec soi ce chastelain, et le mist en prisom en la tor d’Estampes. (Chroniques de Saint-Denis. (bib))
     Parmi les vassaux ambitieux contre lesquels Louis-le-Gros eut à exercer sa bravoure, se trouvait Hugues, seigneur du Puiset en Beauce, et vicomte de Chartres. De simple châtelain, il s’était rendu seigneur feudataire pendant la vie du roi Phillipe, et il faisait peser son joug sur toute la contrée. Ses prétentions sur les droits de l’évêché de Chartres, et sur ceux du jeune Thibault, comte de cette ville, son suzerain, étaient l’un des griefs qu’on lui reprochait. Déjà le roi Louis avait pris d’assaut et ruiné le château du Puiset. Hugues, après une courte captivité à Château-Landon, était sorti de prison. Brûlant d’assouvir sa [p.95] vengeance, il avait renoué ses intelligences avec quelques seigneurs, et commencé à réparer les fortifications de son château. Le roi vint alors rejoindre son armée à Étampes, d’où il partie incontinent pour aller assiéger de nouveau le castel du Puiset. Le succès ne répondit pas à ses efforts; ses troupes plièrent, et se dispersèrent soit à Orléans, soit à Étampes d’où elles étaient venues. Louis sur les rallier, et marchant à leur tête contre son redoutable vassal, il le vainquit, et le contraignit de se rendre à discrétion. Sa forteresse fut rasée et la contrée entière fut ainsi délivrée de son odieuse tyrannie (1).
     (1) Vie de Louis-le-Gros par Suger (bib).
     Les habitans d’Étampes figurent encore avec honneur au nombre de ses vaillantes troupes que Louis-le-Gros rassembla contre l’empereur Henri V, alors que ce monarque, excommunié au concile de Reims, s’avançait vers les plaines de Champagne. Henri ne prétendait à rien moins qu’à détruire de fond en comble une ville où il venait de recevoir un si solennel affront (2). Le roi, instruit de son approche, s’était jeté promptement avec quelques hommes d’armes dans les murs de cette place. Cependant de divers points de France arrivaient de nombreuses phalanges pour soutenir leur roi, et défendre contre l’armée impériale la noble cité champenoise. On divisa ces troupes en [p.96] trois corps: le premier, de soixante mille hommes, avait été fourni par les contrées voisines de Reims et de Châlons; le second, égal en nombre, venait des pays de Laon et de Soissons; enfin le troisième, non moins nombreux, mais plus dévoué à son roi, se composait des troupes d’Orléans, d’Étampes, de Paris et de Saint-Denis. C’est avec ce troisième corps que le roi voulut combattre. «Au milieu d’eux, s’écria-t-il, je combattrai avec autant de sécurité que de courage. Après nos saints patrons, je n’ai point de plus braves soutiens. Ce sont mes compatriotes; avec eux j’ai vécu familièrement. Si je dois vivre, ils m’aideront à vaincre; si je meurs, ils ne laisseront point mon corps à la merci de mes ennemis (1).»
     (2) L’empereur Henri V fut excommunié dans le concile tenu à Reims  en Champagne, au mois d’octobre 1119, sous le pape Calixte Il, par les prélats de France. Louis-le-Gros fut présent lui-même à cette assemblée. Les motifs de cette excommunication étaient les prétentions de l’empereur aux droits d’investiture.

     (1) ..... «Hâc, inquit, acie tàm securè quàm strenuè dimicabo, cum praeter sanctorum dominorum suorum protectionem, etiam qui compatriotae familiarius educaverunt, aut vivum juvabunt, aut mortuum conservantes reportabunt.» (Sugerii liber de vitâ Ludovici Grossi. (bib))
     Les craintes que sut inspirer à l’empereur l’aspect de ces troupes si bien aguerries, l’engagèrent à éviter d’en venir aux mains avec elles. Il s’enfuit couvert de honte en Allemagne. Mais quoique dans cette occasion les habitans d’Étampes n’aient point combattu, ce n’en est pas moins pour eux un honneur d’avoir figuré dans les rangs de cette brave milice accourue sous les drapeaux de son roi; et d’avoir entendu de sa bouche mémé l’éloge de leur vaillance.


NOTE VII.

Charte de la franchise du marché Saint-Gilles d’Étampes.
(Chap. VII, p. 88.)

     In nomine sanctae et individuae Trinitatis. Ludovicus Dei gratiâ Francorum Rex, notum fieri volo cunctis fidelibus, tam instantibus, quàm futuris, et omnibus illis, qui apud Stampas, in foro novo nostro hospitati, vel hospitandi sunt, hanc consuetudinem à festo S. Remigii, quae XVII anno regni nostri fuerit, in decem annos concedimus, ut infrà hos terminos ab omni ablatione, tallia, expeditione,
et equitatis [sic] quiti , et soluti penitùs permaneant. Annuimus etiam quod illi submonitionem vel falsum clamorem non emendent. Iisdem praetereà furisfacta LX. solidorum, pro quinque solidis, et quatuor denariis: de districto, et forisfacto VII solidorum, et dimidii, pro sexdecim nummis, omnibus diebus condonamus. Nullus insuper minagium, nisi die Jovis, donabit. Quocumque etiam in juramento [p.210] quispiam vocatus, si jurare noluerit, juramentum illud non redimet. Omnes quidem illi qui in praedictum forum nostrum, vel in domos hospitum ejusdem fori annonam, vel vinum, vel res quaslibet adducent, quieti cum omnibus rebus simul in veniendo, in morando, in redeundo ità permaneant, quod pro suo, vel suorum Dominorum forisfacto à nullo homine capientur, aut disturbentur, nisi in forisfacto praesenti deprehendantur. Haec omnis, exceptis ablatione, et expeditione, et equitatu, et talliis, de quibus infrà praedictos terminos quieti erunt, illis diebus concedimus omnibus. Quod ne valeat oblivione deleri, scripto commendavimus: et ne possit à posteris infirmari, sigilli nostri auctoritate, et nominis nostri caractere subterfirmavimus. Actum Stampis publicè, anno Incarn. Verbi M. CXXIII. regni vero nostri XVI. Astantibus in Palatio quorum nomina subtitulata sont et signa: Stephani Dapiferi, Gilberti Buticularii, Hugonis Constabularii, Alberti Camerarii, et Stephani Cancellarii.
(Archives de l’Hôtel-de-Ville d’Étampes.)


NOTE VIII.
Sur le droit de Commune d’Étampes.
(Chap. VII, p. 86.)

     Le droit de commune d’Étampes dont il est question au chapitre VII, n’est connu, ainsi qu’on l’a vu, que par l’acte de révocation émané du roi Philippe-Auguste. Cet acte est extrait d’un vieux cartulaire, dont l’original se trouve au Trésor des chartes (Archives du royaume), une copie à la Bibliothèque royale, et une autre également à la Chambre des Comptes. Au sixième feuillet de ce
même registre, on découvre un document assez curieux pour l’histoire d’Étampes, et qu’il ne sera point sans doute hors de propos de rapporter ici. C’est le dénombrement des seigneurs qui tenaient immédiatement du roi, des fiefs ou arrière-fiefs, situés au bailliage d’Étampes.

     Voici cette énumération, dans laquelle on peut retrouver [p.212] quelques noms, aujourd’hui encore bien connus dans la contrée.

     Isti sunt de Bailliva Stampensi de Rege, et habent sexaginta libras reditus. Luca de Richervilla, Jacquelinus de Ardena, Joannes de Bouvilla , Domina Alix de Auvertiaco, Joannes de Boutervillier, Guillelmus Prunelès, Philippus de Cathena, Petrus de Rocejo, Thomas de Braia, Crispinus de Orfino, Andraeas Polin.
     Isti sunt milites tenentes de aliis in eadem Castellania, et habent LX libras reditus.
     Gilo de Oistreville, Manasserus de Galandes, Petrus de Thuscis, Bartholomaeus Davinvilla, Ferricus de Cathena, Ferricus de Busone, Petrus de Brueriis, Joannes Juvenis de Botervillier, Ansellus de Botervillier, Guillelmus de Taignunvilla, Guido de Forest, Thomas Furnarius, Joannes
de Aureliis.

     Dans la copie de ce vieux cartulaire, conservée à la chambre des comptes, on trouve aussi l’énumération des seigneurs qui tenaient des fiefs du roi Philippe-Auguste, au bailliage de Lorris en Gâtinois (in baillivâ Loriaci). Parmi eux, on rencontre également des noms connus encore au pays d’Étampes, tels que Guillaume de Barville et Godefroi son frère (Guilllelmus de Barvilla, et Gothefredus ejus) [sic].

     Chapitre septième: Affranchissement des communes. —  Commune d’Étampes.Chronique de quelques faits et gestes de Louis-le-Gros. —  Note VII: Charte de la franchise du marché Saint-Gilles d’Étampes. —  Note VIII: Sur le droit de Commune d’Étampes.

   
 
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Source: édition de 1836 saisie par François Besse (chapitre VII) et Bernard Gineste (notes VII et VIII) en février 2012.
BIBLIOGRAPHIE

Éditions

 
     Clément-Melchior-Justin-Maxime FOURCHEUX DE MONTROND (dit Maxime de MONTROND ou de MONT-ROND), «Chapitre septième», «Note VII» et «Note VIII», in ID., Essais historiques sur la ville d’Étampes (Seine-et-Oise), avec des notes et des pièces justificatives, par Maxime de Mont-Rond [2 tomes reliés en 1 vol. in-8°; planches; tome 2 «avec des notes... et une statistique historique des villes, bourgs et châteaux de l’arrondissement»], Étampes, Fortin, 1836-1837, tome 1 (1836), pp. 81-96 et 209-212.

     Réédition numérique illustrée en mode texte: François BESSE, Bernard MÉTIVIER & Bernard GINESTE [éd.], «Maxime de Montrond: Essais historiques sur la ville d’Étampes (1836-1837)», in Corpus Étampois, http://www.corpusetampois.com/index-montrond.html, 2012.

     
Réédition numérique de ce chapitre: François BESSE & Bernard GINESTE [éd.], «Maxime de Montrond: Étampes sous le roi Louis VI le Gros (1836)», in Corpus Étampois, http://www.corpusetampois.com/che-19-montrond1836chapitre07.html, 2012.

Sources alléguées par Montrond

     Louis-Guillaume de VILEVRAULT (†1786) & Louis George Oudard FEUDRIX DE BRÉTIGNY (1714-1795) [éd.], Ordonnances des rois de France de la troisième race. Dixième volume, Contenant les ordonnances de Charles VI, données depuis le commencement de l’année 1411 jusqu’à la fin de l’année 1418 [X+514+CCVI p.], Paris, Imprimerie royale, 1763.
     Louis-Guillaume de VILEVRAULT (†1786) & Louis George Oudard FEUDRIX DE BRÉTIGNY (1714-1795) [éd.], Douzième volume, Contenant un supplément depuis l’an 1187, jusqu’à la fin du règne de Charles VI [X+514+CCVI p.], Paris, Imprimerie royale, 1777.


     François CLÉMENT & Michel-Jean-Joseph BRIAL (1743-1828) (bénédictins de l’ordre de Saint-Maur) [éd.], Rerum Gallicarum et Francicarum Scriptores. Tomus duodecimus (Novæ Collectionis Historicorum Franciæ tomus duodecimus) – Recueil des Historiens des Gaules et de la France. Tome douzième, contenant ce qui s’est passé sous les trois règnes de Philippe Ier, Louis VI dit le Gros, et de Louis VII surnommé le Jeune, depuis l’an MLX jusqu’en MCLXXX, par des religieux bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur [in-8°; LVI+1013 p.; sommaire: p. LVI], Paris, Imprimerie Royale, 1781
Réédition: Léopold DELISLE (membre de l’Institut, 1826-1910) [éd.], Recueil des historiens des Gaules et de la France. Tome douzième, édité par des religieux bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur. Nouvelle édition publiée sous la direction de M. Léopold Delisle [mêmes texte & pagination], Paris, Victor Palmé, 1877.  Réédition en microfiches: Doetinchem, Microlibrary Slangenburg Abbey.  Réédition numérique en mode image par la BNF sur son site Gallica, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k501306, 1995 (en ligne en 2005).

     Augustin THIERRY (1795-1856), Lettres sur l’histoire de France, pour servir d’introduction à l’étude de cette histoire [in-8°; XII+472 p.], Paris, Sautelet & Ponthieu, 1827. —  2e édition [in-8°; XVI+536 p.], Paris, Sautelet, 1829. — 4e édition [in-8°; 500 p.], Paris, Tessier, 1834. 6e édition [in-8°; 468 p.], 1839. — 7e édition [23 cm; 475 p.], Paris, J. Tessier, 1842. — 8e édition [in-16], Paris, Furne [«Œuvres  complètes de M. Augustin Thierry» 5 (sur 10)], 1846. 9e édition, 1851. 10e édition, 1853. 1863. — [in-8°], Paris, Garnier frères [«Œuvres  complètes de M. Augustin Thierry» 3], 1866. 1867. — Nouvelle édition [in-18], Paris, Garnier, 1873. 1884 [in-8°], Paris, Garnier, 1878. 1883 — [in-18; 410 p.], Paris, Firmin-Didot, 1883.



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