Corpus Littéraire Étampois
 
Mercure Galant
L’avènement de Philippe V et son passage à Étampes
décembre 1700
     
Mercure Galant, numéro de décembre 1700      Toute l’Europe est en émoi lorsque la mort du roi d’Espagne met sur le trône le Duc d’Anjou, petit-fils de Louis XIV, sous le nom de Philippe V. Ce prince, parti de Sceaux le 4 décembre 1699 pour gagner ses États, passe à Étampes le dimanche 5, ainsi que la nuit suivante; il ne quitte notre ville quaprès la messe du lundi matin. 

     Lévénement est suivi au jour le jour par le Mercure Galant dans ses numéros de décembre 1700 et de janvier 1701. Léon Marquis en avait déjà reproduit en 1881, dans ses Rues d’Étampes, ce qui concerne proprement l’étape d’Étampes   

     Nous reprenons ici, beaucoup plus largement, dans ce numéro de décembre, qui fut sans doute dans les mains de bien des Étampois du temps, tous les articles qui concernent ce grand moment de l’histoire, et permettent de situer et de comprendre le passage de Philippe V d’Espagne à Étampes dans son contexte historique, géographique, politique et  culturel.  

  
Extraits de la Table originale. Sonnet sur la mort du feu Roy d’Espagne. — Allegorie. — Madrigal. — Sonnet. — Autres pieces de Vers. — Autres Madrigaux au Roy, & au Roy d’Espagne. — Sonnet à Monseigneur. — Article de Rome [extraits]. Suite du Journal de la Cour, avec le détail des receptions faites au Roy d’Espagne dans tous les lieux où il a passé. — L’ÉTAPE D’ÉTAMPES Testament du feu Roy d’Espagne.
 
 
 
Mercure Galant
L’avènement de Philippe V et son passage à Étampes
Extraits du numéro de décembre 1700



[Pièces de vers]
[pp. 83-100] 
     
     Les Muses n’ont pû se taire sur le grand évenement qui vient d’arriver. Je commence par un Sonnet fait sur la mort du Roy d’Espagne Charles II. 

  
[Sonnet sur la mort du Roy d’Espagne.]
    C’En est fait, il n’est plus cet infirme Monarque,  
    Que la vie & la mort ont longtemps disputé,  
    Qui tantost moribond, tantost ressuscité,  
    D’un vif & d’un mourant avoit toujours la marque. [p.84] 

    Enfin, c’est à ce coup que la main de la Parque  
    A terminé le cours de son infirmité,  
    L’Empire qui vouloit celebrer sa santé,  
    Sçaura que de Caron il a paßé la Barque.  

    Vous, François, qui sçavez seurement son trépas,  
    Prenez un triste deüil en prenant ses Etats,  
    Qui vous sont devolus par un droit autentique.  

    Vous avez plus d’un titre en cet évenement;[p.85]  
    C’est à vous de choisir en bonne politique,  
    Qualité d’Heritier, Partage, ou Testament.


[Allegorie.]
    
     Voicy une Allegorie qui enferme la mort du Pape avec celle du Roy d’Espagne. 
        Outre les feüilles dont l’Automne  
        Dépouille les champs & les bois,  
        Deux Arbres tombent à la fois,  
        Ce qui toute la Terre étonne.
    L’un fut toujours panchant depuis qu’il fut planté,  
    Et l’autre de durer cent ans s’estoit flaté.


     Ce qui suit a esté fait par
[p.86] Mr de Monteclair, sur le Testament du feu Roy d’Espagne en faveur de Monseigneur le Duc d’Anjou.
 
 
  
Madrigal.
        CHarles d’Autriche eut bien raison,
    De prendre un Heritier dans le Sang de Bourbon,  
        Comme son Testament l’explique.  
              Il convient bien
            Qu’un Prince Tres Chrestien
          Soit reconnu Catholique.
     [p.87] Mr Cheron à fait [sic] le Sonnet qui suit ce Madrigal.


 
Au Roy d’Espagne.
    GRand Roy, quand vos vertus, vostre air prudent & sage,  
    Vous ont fait couronner d’une commune voix,  
    On connoist que Dieu même est l’auteur de l’ouvrage,  
    Et par la voix du peuple execute son choix.  

    Sans qu’il en ait cousté ni guerre, ni ravage, [p.88]  
    La moitié des mortels est soûmise à vos loix,  
    Et vous seul possedez l’éclatant avantage  
    De vous voir aussi jeune un des plus puissans Rois.  

    Le More sanguinaire & de pillage avide,  
    Sous son visage noir dérobant sa pâleur,  
    Fait connoistre en tremblant qu’il craint vostre valeur.  

    Bien-tost on va graver aux colomnes d’Alcide,  
    Monumens éternels de ses hautes vertus,
    [p.89] 
    Le Roy Philippe Cinq a fait mille fois plus.  
     

     Je vous envoye encore un Madrigal au sujet du Roy d’Espagne. 

   
[Madrigal.]
    CHarles Quint separa l’Empire de l’Espagne,  
    Ce Prince tres prudent craignoit pour l’avenir  
    Que Philippe son fils n’eust peine à soûtenir,  
    Ce haut rang qu’un fardeau trop pesant accompagne.  
      Un autre Philippe aujourd’huy [p.90] 
    Dont le droit paternel ne souffre aucun partage,  
    Seul & jeune succede à ce vaste heritage  
    Mais ce digne Monarque est seur d’un bon appui,  
    Son Pere, son ayeul, & le Ciel sont pour luy.  
     
     Les autres pieces que j’ajoûte à celles-cy, sont toutes de Mr Mallement de Messange. [p.91] 

Madrigal sur l’arrivée de Philippe V.
à la Couronne d’Espagne.
 
      LE plus beau Sang de l’Univers,  
      le même en deux Princes divers,
    Occupe, reveré de la Terre & de l’Onde,  
    Les deux premiers Trônes du monde. [p.92]  
         
    Entre deux grands Rivaux, par ce rare succés,  
      la vieille discorde est finie.
    Par le nœud solide d’une éternelle Paix  
      l’Espagne à la France est unie.  
         
    Et Mars déconcerté de voir son regne à bout,  
    Admire, en regardant leur concorde nouvelle,  
        Que la Mort, qui désunit tout,  
        Ait fait une union si belle. [p.93]


Sonnet sur le même sujet.
    ASsez & trop longtemps l’infernale imposture  
        D’un insigne Ennemi des Cieux  
        A rempli ces celebres lieux,
    Où l’on vit d’Augustin éclater la foy pure.  
         
    Un Astre de Bourbon cheri de la nature  
        S’approche de ce Bord fameux,  
        Et par le pouvoir de ses feux [p.94] 
    Doit chasser la noirceur de cette nuit obscure.  
         
    Les Maures sous ses loix quitteront les erreurs  
    Dont un Roy de son Sang combatit les horreurs  
    Delà les vastes flots qui frappent la Libye.  

    Il va du joug Chestien leur donner l’heureux sort,  
    Et par la liberté d’une celeste vie  
    Vanger d’un saint Ayeul l’esclavage & la mort. [p.95]



Adieu de Versailles & de ses environs
au Roy d’Espagne.
      VErsailles, Marly, Trianon,  
      Voyant le grand Roy d’Iberie
    Regretter leurs attraits & ceux du beau Meudon,  
    Luy crioient d’une voix de respect attendrie. 
      
      Prince, ne vous affligez plus.  
      Vous trouverez dans l’Hesperie [p.96] 
    Dequoy vous consoler de nous avoir perdus;  
    Elle aura ses beaux lieux comme vostre Patrie.  

    Que l’on seroit heureux, si pour charmer l’ennuy,  

      Où vous nous laissez aujourd’huy,
    Chacun pouvoit bâtir dans sa propre Campagne  
      Des Châteaux de même beauté,  
      Et de même solidité,
    Que seront desormais vos Châteaux en Espagne! [p.97]


Madrigal
sur le départ du Roy d’Espagne.
 
      ESpagnols, quelle recompense  
      Pouvez-vous donner à la France
    Pour le bien sans pareil que vous en recevez?  
    Tout le Vin qu’Alicant voit naître au bord de l’Onde,  
    Tout le Tabac d’Espagne & l’Or du nouveau Monde,  
    Valent-ils le Tresor que vous nous enlevez?


[pp.98] Cet autre Sonnet merite bien d’avoir place icy. 
  
Au Roy d’Espagne.
    VA monter sur le Trône, où l’Espagne t’appelle,  
    Prince, qui sors d’un Sang fecond en Demi dieux,  
    Pour l’art de gouverner, l’on sçait bien en tous lieux  
    Que Loüis t’a formé sur son parfait modéle.  

    Instruit par son exemple, & plein d’un noble zéle,  
    L’on ne te verra point dementir tes Ayeux:
    [p.99]  
    Et déja l’Espagnol par son choix glorieux  
    Voit luire en sa Couronne une splendeur nouvelle.  

    Quel bonheur pour l’Ibere; & quel plus grand éclat,  
    Quand ta main aura pris les resnes de l’Etat,  
    Qu’avec force & prudence, on te verra conduire!  

    Tous ces Peuples ravis de ton Gouvernement,  
    Surpris de ta vertu, charmez de ton Empire,  
    Beniront l’heureux jour de ton avénement.

     [p.100] Ces vers sont de Mr le Chevalier de Mailly, qui nous a donné plusieurs beaux Ouvrages, & entr’autres les Avantures & Lettres galantes, avec la Promenade des Tuileries, & l’Heureux Naufrage, qui en est la seconde Partie. 

[pp. 134-142]
 
[Autres pièces de vers]
 
     
     Voicy encore quelques autres Vers sur ce que Monseigneur le Duc d’Anjou a esté appelé à la Couronne d’Espagne. Les premiers sont de l’illustre Mademoiselle de Scudery. 
 
    J’Ay prédit mille fois que mon divin Heros  
      Dans le plus paisible repos
    Regneroit par son Sang sur la terre & sur l’onde, [p.135]  
    Et qu’il seroit toujours le plus grand Roy du monde;  
    Mais ce qui me ravit en cet heureux moment,  
    Nous voyons aujourd’huy ce grand évenement.
     Mademoiselle d’Alerac de la Charce, aussi considerable par son esprit que par sa naissance, a fait les deux Madrigaux qui suivent. 

Au Roy.
    HEros, plus grand cent fois que ne fut Alexandre,  
    En rendant comme luy ce que vous avez pris, [p.136] 
    Les cœurs vous sont restez, ils vous sont tous soumis,  
      L’Espagne vient de nous l’apprendre.
    Pour Maistre elle voudroit nostre auguste LOUIS;  
    A ce noble bonheur ne pouvant pas prétendre,  
      Elle luy demande son Fils.

Pour le Roy d’Espagne.
      DE l’Astre qu’annonce l’Aurore
    L’Espagne sur ses champs voit toujours l’appareil. [p.137] 
    Quand on croit chez Thetis qu’il se livre au sommeil,  
    Dans la nouvelle Espagne on voit qu’il brille encore,  
        Et cette fiere Nation  
        Suivant la noble ambition  
        Qui la guide & qui la devore,
      Demande encor son digne Fils pour Roy,  
        Heureux qui vivra sous sa loy!  
        Dés sa naissance l’on l’adore;
    Ah, que de tristes pleurs, & que de tendres cris  
      Nous coutera cette cruelle absence!
    Il nous reste, il est vray, trois grands Princes en France;   
    [p.138] Mais peut on trop avoir du beau Sang de LOUIS? 

     Mademoiselle Bernard est entrée dans le noble empressement de ceux qui se sont hatez d’écrire sur le grand évenement qui fait parler aujourd’huy toute l’Europe. Voicy ce que luy a inspiré son heureux genie. 
      QUe vois-je? Quel éclat soudain!
    Quelle Divinité brille aux yeux de la France!  
      C’est la Fortune qui s’avance  
      Avec vingt sceptres à la main, [p.139]
    A ce pompeux aspect loin que Loüis s’empreße  
      D’accepter ces dons précieux,
    Il songe à consulter l’équitable Deesse  
      Qui porte un bandeau sur les yeux.  
      A ses Conseils elle préside,  
      La Fortune en attend la loy;  
      C’est la Justice qui decide  
      Et sa voix seule fait un Roy.
    Peuples qui remplissez l’un & l’autre Hemisphere  
    Joüssiez du bonheur qui vous est presenté, [p.140]   
    Philippe a de Loüis le noble caractére.  
    Si vous connaissez bien vostre félicité,  
      Vous n’aurez plus de vœux à faire.


     Le sonnet que vous allez lire est de Mr Bellocq, dont les Ouvrages se sont toujours attiré une estime generale. Il seroit à souhaiter qu’il travaillât plus souvent, & que sa modestie ne l’empêchât pas de donner au Public, ce qu’il ne fait voir qu’à ses amis particuliers. [p.141] 
 
A Monseigneur.
    QU’il est beau, qu’il est grand cet excès de courage  
    Qui vous fait négliger vostre propre grandeur,  
    Et qu’il mérite bien que la Seine & le Tage  
    A le solemniser excitent leur ardeur!
    Prince, vous refusez un superbe heritage  
    Qui pourroit échauffer la plus sage froideur.  
    Pour l’un de tant d’Etats, Rome, contre Cartage, [p.142] 
    Compromit sa puissance, & ternit sa splendeur.  

    Mais quand vous renoncez à cet immense Empire,  
    L’Europe vous benit, toute la Terre admire  
    Que pour le bien commun vous oubliez [sic] vos droits.  
      
    Par tout on vous cherit, par tout on vous revére,  
    Comme Pere d’un Fils qui regne sur l’Ibére,  
    Et comme l’Heritier du plus puissant des Rois.


[pp. 179-189]
 
[Article de Rome.]
 
     
     [...] [p.179] [...] On apprit dans le Conclave la mort du Roy d’Espagne, & la nomination qu’il avoit faite par son Testament de Monseigneur le Duc d’Anjou, pour luy succeder dans tous ses Etats. Cela donna lieu à de grands mouvemens. Plusieurs Cardinaux quittérent leurs [p.180] cellules pour aller en celles de quelques autres Cardinaux raisonner sur ce grand évenement. La joye, la tristesse, & l’inquietude s’emparérent de tous leurs esprits, & l’on connut par les differens mouvemens de leurs visages, les differens partis qu’ils prenoient; chacun crut qu’il y alloit du repos de toute l’Italie de nommer au plustost un Pape, afin qu’elle ne demeurast pas seule dans l’inaction, pendant que toute l’Europe seroit peut-estre en mouvement pour ses interests. [p.181] Chacun dans son idée se nomma un Pape qui pust soûtenir le poids des affaires qu’on se figuroit que feroit naître la mort du Roy d’Espagne, & l’on ne pensa plus à ceux dont le grand âge n’inspire plus que le desir du repos, qui n’agissent plus, & qui ne sont presque occupez que des soins de prolonger une vie languissante; mais la difficulté estoit d’accorder des factions differentes. [...]  

     [p.187] [...] Le Roy ayant accepté le Testament fait par le feu Roy d’Espagne, le Pape en fut averti des premiers par un Espagnol, qui même le fit éveiller la nuit. Cette nouvelle causa tant de joye à Sa Sainteté, qu’elle donna mille écus de pension à cet Espagnol; c’est un usage en Italie de donner des presens à ceux qui annoncent [p.188] de bonnes nouvelles, & ces presens sont nommés Albricias. Ce pape donna Audience le lendemain à Mrs les Cardinaux d’Estrées & de Noailles, qui y allerent par le degré secret. Sa Sainteté leur témoigna qu’Elle estoit fort aise d’apprendre au commencement de son Pontificat une nouvelle qui luy faisoit esperer le repos de l’Europe. Elle proposa à Mr le Cardinal de Noailles de demeurer encore quelque temps à Rome, en luy disant qu’Elle vouloit le consulter sur quelques [p.189] affaires. Les Espagnols & les Italiens firent cortege à ces deux Cardinaux lors qu’ils s’en retournerent, pour marquer la joye qu’ils avoient de l’acceptation du Testament du feu Roy d’Espagne, & l’union avec laquelle ils prétendoient vivre avec la France. 



[pp. 191-284]
 
[Journal de la Cour.]
 
     
     Je croy que je vous feray plaisir de continuer dans la conjoncture presente, le Journal de la Cour que j’ay commencé à vous donner depuis quelques mois, sur tout pour [p.192] ce qui regarde les affaires d’Espagne, & de Sa Majesté Catholique. Quoy que vous soyez déja informée de la plus grande partie de ce que j’ay à vous dire, vous ne laisserez pas de trouver de nouvelles particularitez dans quelques articles. Le 27. de Novembre la Cour revint de Marly. Le Roy d’Espagne ne fut pas plûtost de retour à Versailles, qu’il demanda M. l’Ambassadeur d’Espagne, pour sçavoir de luy comment il se trouvoit de la petite incommodité qui l’avoit fait revenir [p.193] de Marly le jour precedent. 

     Le soir de ce même jour, l’Ambassadeur d’Espagne receut par un Courier extraordinaire, une Lettre du Prince de Darmstat, Viceroy de Catalogne, par laquelle il témoignoit sa soûmission & sa fidélité, en reconnoissant Monseigneur le Duc d’Anjou pour Roy d’Espagne. Ce Prince, quoy qu’Allemand, parut, par la maniere dont il en usa, digne du grand employ qui luy avoit esté confié. Il soutint le caractére d’un parfaitement [p.194] honneste homme, & fit les choses d’aussi bonne grace que s’il avoit esté persuadé auparavant, que Monseigneur le Duc d’Anjou seroit nommé Roy d’Espagne. L’Ambassadeur de cette Couronne communiqua à leurs Majestez la Lettre de ce Prince aussi-tost qu’il l’eut reçûë. 

     Le 28. Mr de Bedmar eut encore à Versailles une Audience secrette du Roy. Il passa ensuite dans l’Appartement de Sa Majesté Catholique, & dés qu’il en fut sorti, on y fit entrer les Espagnols [p.195] qui estoient venus avec luy de Bruxelles, & ils eurent l’honneur de baiser la main du Roy leur Maître, ce qu’ils firent un genoüil à terre. 

     Sur les six heures du soir, Mr l’Ambassadeur d’Espagne receut un Courier extraordinaire de Mr le Prince de Vaudement, Gouverneur general du Milanez, par lequel, quoy qu’il n’eust pas encore receu à droiture de nouvelles de l’acceptation du Testament du Roy d’Espagne par le Roy; ce Prince ne laissoit pas de luy en faire connoître sa joye [p.196] et dans les termes les plus forts, & l’empressement qu’il avoit de recevoir les ordres de Sa Majesté Catholique, afin de luy donner des marques de son zéle & de sa fidélité. Mr l’Ambassadeur d’Espagne en rendit compte à leurs Majestez pendant leur souper, & le Roy luy dit avec la maniere obligeante qui luy est si naturelle, Vous estes toûjours porteur de bonnes nouvelles. Le même soir, Mr le Marquis de Roisin, cy-devant Envoyé prés de Mr. l’Electeur de Cologne, eut l’honneur [p.197] de faire la reverence au Roy d’Espagne, & de luy baiser lamain. 

     Le 29. les trois Prinnces de Radzewil, qui sont en France depuis quelque temps, firent leurs complimens à Sa Majesté Catholique. 

     Le même jour, le Pere de la Tour, General des Prestres de l’Oratoire, receut le mème honneur. Il fut conduit par Mr de Sainctot, Introducteur des Ambassadeurs, & demanda à Sa Majesté sa protection, pour les Maisons de sa Congregation qui sont [p.198] dans ses Etats. Le Pere Pieron, General de la Congregation des Missionnaires, demanda la mème chose, pour les Maisons de sa Congregation, ayant esté conduit à l’Audience de Sa Majesté Catholique, par le même Mr de Sainctot. 

     Mr L’Ambassadeur d’Espagne receut une Lettre de la Ville d’Anvers, qui témoignoit, en son particulier, l’extrême joye qu’elle ressentoit d’avoir Monseigneur le Duc d’Anjou pour Maistre. Cette même Ville supplioit [p.199] son Excellence d’obtenir de Sa M. Cath. de se laisser peindre, afin que sur son Portrait, elle pust faire travailler à une statuë de marbre qu’elle desiroit faire élever. Le Sculpteur qu’elle avoit nommé fut presenté à Sa Majesté. 

     Le 30. Mr l’Ambassadeur de Savoye, eut Audience particuliere du Roy, & Sa Majesté en parut tres satisfaite. Il mena ensuite Mr le Comte de la Tour chez le Roy d’Espagne. Ce Comte témoigna [p.200] à Sa Majesté Catholique de la part de Monsieur le Duc de Savoye son Maistre, la joye extrême que Son Altesse Royale avoit ressentie en apprenant son avénement à la Couronne d’Espagne, & luy demanda sa puissante protection. Plusieurs Envoyez des Princes d’Italie eurent aussi Audience. 

     Mr le Duc d’Hauré, & quelques autres Grands d’Espagne, qui estoient venus pour reconnoître Monseigneur le Duc d’Anjou pour leur Roy, eurent l’honneur de [p.201] luy baiser la main. 

     Mr le Marquis de Val de Fuentes, Lieutenant general de la Cavalerie dans le Milanez, qui venoit de Madrid, & qui retournoit à Milan, vint aussi baiser la main de Sa Majesté Catholique, & il eut pareillement l’honneur de saluer le Roy, avec le Marquis de Roisin; ils furent presentez par Mr l’Ambassadeur d’Espagne, l’Introducteur y estant, suivant qu’il se pratique ordinairement à l’égard des Etrangers; & sa majesté luy adressa souvent la parole le soir au [p.202] souper de leurs Majestez. Il est fils de Mr le Duc d’Abrantes, Grand d’Espagne. 

     Mr de Cesane, Frere de Mr le Duc d’Harcourt, partit en poste à Madrid, afin de donner avis aux Regens, que Sa Majesté Catholique partiroit le 4. du mois de Decembre, pour se rendre dans ses Etats. 

     Les Envoyez de Pologne, & de Brunswick, firent leurs complimens au Roy d’Espagne. 

     Le 1. de ce mois le sieur Rigaut, Peintre fameux qui [p.203] avoit esté nommé par le Roy pour peindre Sa Majesté Catholique, travailla pour la premiere fois au Portrait de ce Monarque. Toute la Cour fut charmée de sa premiere ébauche. Le Sculpteur envoyé par la Ville d’Anvers, travailla en même temps à son modele. 


Hyacinthe Rigaud: Philippe V d'Espagne à son avènement (1700)
Philippe V peint par Hyacinthe Rigaud

     Le même jour, Mr l’Ambassadeur de la Religion de Malte complimenta Sa Majesté Catholique, & fut conduit à l’Audience par Mr de Sainctot Introducteur des Ambassadeurs. 

     L’apresmidy, Monsieur le [p.204] Prince de Galles vint faire ses adieux au Roy d’Espagne. 

     Mr le Chancelier à la teste du Conseil, complimenta Sa Majesté Catholique sur son départ. 

     Le même jour elle demeura longtemps seule avec le Roy, & commença ce jour-là à sentir plus vivement les atteintes de la séparation qui se devoit faire trois jours aprés. 

     Le 2. le Roy d’Espagne, comme Grand-Maistre de l’Ordre de la Toison d’Or, prit pour la premiere fois les marques de cet Ordre sans aucune [p.205] ceremonie. Ce Prince n’eut pas besoin d’estre reçu Chevalier, l’estant déjà des Ordres de Saint-Michel & du Saint Esprit, dont S. M. a conservé les marques. 

     Sur le soir, le Roy de la Grand’Bretagne vint seul visiter le Roy d’Espagne, sur son départ; une legere indispostion empescha la Reine d’y venir. 

     Le même jour, le Roy ordonna que l’on fist joüer les Eaux pour Mr le Duc d’Hauré, qui estoit accompagné de Mr le Marquis de Valdefuentes [p.206] & pour quelques autres Sujets de Sa Majesté Catholique. 

     Le 3. Mr le Duc d’Havré demanda au Roy d’Espagne la permission de le suivre jusqu’à Madrid, Sa Majesté la luy accorda. Mr de Valdefuentes prit congé de Sa Majesté Catholique, & partit pour se rendre où son emploi l’appeloit. 

     Mr le Comte de Monastereol, Envoyé extraordinaire de Mr l’Electeur de Baviere prés le Roy d’Espagne, eut audience publique de Sa Majesté Catholique, de laquelle il prit congé. Il fut conduit [p.207] par Mr de Saintot, Introducteur des Ambassadeurs. 

     Le le Roy d’Espagne, sitost qu’il fut habillé, descendit chez Monseigneur le Dauphin, & resta prés de demy-heure seul avec luy. On s’apperçut, lorsque Monseigneur le reconduisit, qu’ils estoient l’un & l’autre fort attendris. Messeigneurs les Ducs de Bourgogne & de Berry y vinrent ensuite l’un aprés l’autre. A neuf heures & un quart, Monseigneur le Duc de Bourgogne, Monseigneur le [p.208] Duc de Berry, & Monsieur le Duc de Chartres, se rendirent chez le Roy; mais Sa Majesté avant que se mettre en marche pour aller à la Messe, entra dans un petit Cabinet de communication avec la Chambre du Roy d’Espagne, & demeura une demi heure avec luy, & avec Monseigneur, tandis que toutes les autres Personnes de la Maison Royale attendoient dans le grand Cabinet. Sur les dix heures & un quart, le Roy, Sa Majesté Catholique, & Monseigneur le Dauphin, sortirent du lieu [p.209] où ils estoient enfermez, & parurent tous trois fort touchez. Ils traverserent, pour aller à la Messe, les grands Appartemens, qui estoient remplis d’une foule prodigieuse. La Messe estant finie, ils descendirent dans la Cour par le grand escalier, & monterent en Carosse, le Roy d’Espagne à la droite, le Roy à la gauche, & Madame la Duchesse de Bourgogne entre leurs Majestez. Monseigneur le Dauphin, Monseigneur le Duc de Bourgogne, & Monseigneur le Duc de Berry estoient sur le devant. [p.210] Monsieur, & Madame se mirent aux portieres. Les Dames remplirent les deux Carosses du Corps de Madame la Duchesse de Bourgogne. Ceux du Corps, & de Suite du Roy d’Espagne, ceux du Corps et de Suite de Monseigneur le Duc de Bourgogne; ceux de Monseigneur le Duc de Berry, & celuy des Ecuyers de Madame la Duchesse de Bourgogne, marcherent devant, & cent Gardes du Corps suivirent celuy de sa Majesté, avec leurs Timbales & leurs Trompettes. Ce Carosse estoit entouré [p.211] de Valets de pied, & quelques Officiers à cheval marchoient sur les aîles. Les Chevaux-legers de la Garde fermoient la marche. On partit de Versailles à dix heures & demie, & l’on prit le chemin de Seaux, où l’on arriva à midy & un quart. Il est difficile d’exprimer le nombre infini de Carosses & l’affluence du Peuple qui se trouva dans le Village, & aux avenuës du Chasteau. On y voyoit des gens sur les toits des maisons & sur les arbres, & l’on avoit fait des échafauts [p.212] derriere les murailles des Jardins. Il y avoit au moins quatre files de Carosses aux deux costez du grand chemin. Comme Seaux estoit le lieu où se devoient faire des adieux meslez de douleur & de joye, on avoit bien jugé que le plus grand spectacle devoit estre reservé pour ce lieu-là. Il ne peut manquer d’estre celebre à jamais par cette grande circonstance, & Monsieur le Duc du Maine paroist avoir esté particulierement destiné pour y ajouter un nouvel éclat. Ce Prince venoit d’acheter cette [p.213] belle Maison de Seaux, & ravi de la voir servir en une rencontre si heureuse, & si extraordinaire, il sçut profiter de cette favorable occasion d’y montrer son zele & sa magnificence. Madame la Duchesse du Maine, si propre à entrer dans ses desseins, & à les seconder, se rendit à Seaux dés la veille sur les cinq heures du soir, accompagnée de Madame la Duchesse de la Ferté, de Madame la Duchesse de Lauzun, de Madame de Manneville, & de Mr Lassé. Elle vit la disposotion des lieux, & donna [p.214] les ordres necessaires. Monsieur le Duc y vint sur les sept heures. Monsieur le Duc du Maine; & Monsieur le comte de Toulouse y arrivérent à une heure aprés minuit. 

     Madame la Princesse d’Harcour, qui y avoit esté conviée par Madame la Duchesse du Maine, pour luy aider à faire les honneurs de Seaux, s’y rendit sur les onze heures du matin. Madame la Duchesse, Mademoiselle d’Anguien, Madame la Princesse de Furstemberg, Madame la Duchesse de Humieres, Madame de Courtenvaux, [p.215] & Mr de l’Aigle, y vinrent quelque temps aprés. 

     Les deux Rois arriverent à l’heure que j’ay déja marquée, & trouverent à leur droite hors de la porte du chasteau, les deux Compagnie des Mousquetaires, rangées par Escadrons sur une même ligne. 

     Monsieur le Prince, Monsieur le Duc, & Monsieur le Duc du Maine, receurent Leurs Majestez à la descente du Carosse. La foule estoit si grande, que les cours, les jardins, les appartemens estoient remplis de monde, le Roy ayant ordonné [p.216] avec bonté que chacun pust voir une chose qui n’avoit jamais esté, & que les portes ne fussent fermées qu’au plus bas peuple. La foule se trouva si prodigieuse, qu’il étoit presque impossible de la percer. Madame la Duchesse de Bourgogne ayant esté separée elle même d’avec le Roy par cette foule, ne put qu’à peine y trouver passage. 

     Leurs Majestez ayant passé une partie des Appartemens, toute la Cour s’arresta dans le Salon, & le Roy, & le Roy d’Espagne entrerent seuls dans [p.217] une chambre plus avancée. Ils y demeurerent environ une demi heure. L’Histoire parlera quelque jour de cet entretien, quand le temps aura fait connoistre ce qu’un Roy si sage, & si consommé dans la science des Rois, & un Pere si bon et si tendre, a dit à un jeune Prince son Petit-fils, sur le point de le voir chargé d’une grande Couronne, en une occasion qui ne doit pas seulement estre regardée par l’honneur que reçoit la France de donner un Roy à l’Espagne, mais aussi par les avantages [p.218] réels que reçoit l’Espagne d’avoir un Prince si heureusement né, de lier avec la France une Paix; & une amitié que rien ne pourra troubler, & d’où résultera infailliblement le repos & la felicité de tout le reste de l’Europe, en cas que sa tranquillité fust troublée pour quelque temps. 

     Aprés cette conversation particuliere, le Roy vint à sa porte, & appella Monseigneur le dauphin seul. Quelque temps aprés il fit entrer Monseigneur le Dauphin seul. Demi quart d’heure aprés il appella [p.219] Mr l’Ambassadeur d’Espagne, qui aprés avoir pris congé de Sa Majesté, retourna dans le Salon. 

     Aprés quelque intervalle Sa Majesté appella Monseigneur le Duc & Madame la Duchesse de Bourgogne, puis Monseigneur le Duc de Berry, & ensuite Monsieur & Madame; un moment aprés Monsieur le Prince, & quelques momens ensuite les Princesses, puis Monsieur le Duc, Monsieur le Duc du Maine, & Monsieur le Comte de Toulouse. Monsieur le Prince de [p.220] Conti avoit aussi esté appellé en son rang; mais une violente goute fut cause qu’il eut de la peine à parvenir jusqu’au lieu où estoient tant d’augustes Personnes. Les adieux qu’elles se firent furent tres-touchans, & couterent beaucoup de larmes à la Maison Royale, ce qui en fit répandre à tous ceux qui les virent sortir du lieu où tant de tendres adieux venoient d’estre faits. Dans ce triste estat, le Roy suivi de toute la Cour reconduisit Sa Majesté Catholique hors des Apartemens, & s’estant avancé [p.221] quelques pas dans le Peristile, l’embrassa avec tendresse. Sa Majesté embrassa de même Monsieur le Duc de Bourgogne & Monsieur le Duc de Berry, qui partoient avec le noveau Roy, pour l’accompagner jusques aux limites des deux Etats; aprés quoy Elle embrassa une seconde fois le Roy d’Espagne. Les larmes qui couloient des yeux des spectateurs les empêcherent de bien voir l’estat où la sensibilité des cœurs de ces deux Monarques les avoit mis: & il est à présumer que par la [p.222] même raison  ces deux Monarques ne le voyoient pas eux-mêmes; ce qui leur faisoit sentir plus vivement les douleurs dont ils estoient penetrez. 

     Le Roy vit monter le Roy d’Espagne en Carosse pour aller à Châtres. Il avoit à sa gauche Monseigneur le Duc de Bourgogne. Monseigneur le Duc de Berry estoit au devant avec Mr le Maréchal Duc de Noailles, & aux portieres estoients Mrs les Marquis de Seignelay & de Razilly, Sou-Gouverneur des Enfans de France. [p.223]

     Aussitost que le Roy d’Espagne fut party, Monseigneur monta en Carrosse pour aller au Chasteau de Meudon. 

     Les Seigneurs & les Dames les plus considerables de la Cour ayant suivi Leurs Majestez, Monsieur le Duc du Maine avoit ordonné qu’il y eust des tables servies pour toute la Cour. Il y en eut d’abord une où mangerent plusieurs personnes de qualité. Ceux qui vinrent ensuite furent soudain invitez à une autre table, servie avec la même abondance, & la [p.224] même délicatesse, & il y eut ainsi vingt-sept tables servies successivement. Outre cela, des Officiers alloient de tous costez & distribuoient par tout du pain & du vin, du poisson, du fruit, & des confitures. Il y avoit aussi un grand nombre d’Officiers placez au dehors le long de l’avenuë, qui offroient des rafraichissements à tous ceux qui se presentoient, ainsi qu’à tout ce qui composoit la Garde du Roy, & des Princes, & à toute la suite de la Cour. Les Spectateurs nombreux que la [p.225] curiosité avoit attirez estoient tous invitez de s’arrester. On leur fournissoit abondamment dequoy manger, & loin qu’on refusast personne; on prevenoit les gens, afin de leur oster la peine de rien demander; on ne voyoit que des bouteilles de vin, des apins, des pastez froids de poisson; on voyoit même un seul valet avoir pour sa part plusieurs bouteilles de vin, & en effet il en fut distribué ce jour-là six mille bouteilles. On peut à proportion juger par là du reste, & des soins qu’il avoit [p.226] fallu prendre pour amasser de si grandes provisions en un jour maigre. 

     Pendant que l’on regaloit ainsi toute cette multitude, le Roy se promenoit en calêche dans les Jardins, avec madame la Duchesse de Bourgogne, Monsieur, & Madame. On avoit preparé une colation pour Madame la Duchesse de Bourgogne, qui fut le couronnement de la feste; cette Princesse fit mettre à table avec elle, madame la Duchesse du Maine, Mademoiselle d’Anguien, [p.227] & les Dames qui avoient eu l’honneur de la suivre. 

     Le premier service estoit de plus de quatre vingt plats ou assietes, & deux autres d’une pareille magnificence estoient prests à le relever. On ne peut trop loüer les Officiers de Monsieur le Duc du Maine, de leurs soins, & de leur habileté pour suffire à tant de choses. Tous les domestiques depuis le moindre jusqu’aux Gentilshommes étoient employez. Leur zéle n’oublia rien pour répondre aux intentions [p.228] de leur Maître, & Mr de Malezieu qui avoit agi, & donné la vûë à tout, sans aucun relâche, en fut recompensé par l’honneur qu’il eut de servir Madame la Duchesse de Bourgogne, pendant ce repas. L’empressement que cette Princesse avoit d’aller rejoindre le Roy, fut cause qu’elle ne demeura pas longtemps à table, ce qui empêcha de servir les deux derniers services qui furent abandonnez à ceux qui avoient pu s’avancer pour voir ce regale. 

     Sa Majesté loüa les beautez [p.229] de Seaux qu’elle ne connoissoit pas encore. Ce jour-là, comme il arrive ordinairement quand le Roy fait quelque voyage, se trouva fort beau; mais il y avoit de legeres vapeurs dans l’air qui empêchoient qu’on ne joüit entiérement de la vûë de Seaux. Sa Majesté en partit aprés s’être promenée pendant deux heures, & montra beaucoup de joye de ce que Monsieur le Duc du Maine avoit fait cette acquisition, & laissa esperer à ce Prince l’honneur d’une autre visite quand la belle [p.230] saison seroit venuë. Je ne puis laisser passer cet article de Seaux sans vous faire part d’une chose qui achevera de vous faire connoître le cœur de ce jeune Prince dans toute son étenduë; si tout ce que je vous en ai dit jusqu’à present ne l’avoit pas encore assez caracterisé. 

     Je vous ay parlé plusieurs fois de Chastenay, & du séjour que Madame la Duchesse du Maine y a fait dans une petite maison, qui appartient à Mr de Malezieu. Le Village de Chastenay fait partie de [p.231] l’acquisition de Seaux. La Seigneurie en est considerable, & à [sic] tous les droits de haute, moyenne, & basse Justice, Monsieur le Duc du Maine qui ne laisse échaper aucune occasion de faire du bien, a esté ravi d’en trouver une où il pust marquer à Mr de Malezieu la reconnoissance des soins qu’il a pris de son éducation, & des services continuels qu’il luy rend depuis prés de vingt années, dans la conduite de ses affaires, & dans la direction de toute sa Maison. Dans cette [p.232] vûë, ce Prince luy a fait une donation entre vifs de la terre et Seigneurie de Chastenay, avec une substitution graduelle et perpetuelle pour ses enfans mâles. Ce present tres-considerable en luy-même par le revenu & les droits honorifiques, l’a paru encore beaucoup plus à Mr de Malezieu, par la maniere gracieuse dont ce Prince a bien voulu l’accompagner. Je croy, Madame, que vous serez fort aise d’apprendre une si belle action. Tout le monde loüe le merite; mais peu de gens ont [p.233] le cœur assez bien fait pour songer à le recompenser à propos. 

     Pendant que le Roy se promenoit dans les jardins de Seaux, le Roy d’Espagne prenoit le chemin de Chastres, où il arriva sur les cinq heures du soir. Sa Majesté Catholique logea chez Mr Petit, Secretaire du Roy, & Valet de Chambre de Sa Majesté, & Messeigneurs les Princes proche de Sa Majesté Catholique. Ce Monarque soupa seul chez luy, & Messeigneurs les Princes mangerent ensemble chez Monseigneur [p.234] le Duc de Bourgogne. Sa Majesté alla les voir joüer aprés souper, & y resta jusques à neuf heures et demie. Ils s’assirent tous trois sur des plians, & en ont usé de cette manière tous les jours suivans. 



     Le Dimanche 5. le Roy d’Espagne alla à la Messe à la Paroisse à huit heures & demie, Messeigneurs les Princes en estoient de retour; ce qui s’est passé de la même sorte dans toute la suite du Voyage. La Musique que Mr le Comte d’Ayen a menée au Voyage, chanta à l’une & à l’autre Messe. [p.234] Voicy en quoy consiste cette Musique. 

         Mrs Gaye, 
         Fricard, Basse. 
         Boutilier, Basse. 
         Abelart, 
         Et Roger.
     Noms des Joüeurs d’Instrumens de l’Opera. 
         Mrs Labarre, Joüeur de Flûte Allemande. 
         La Lande, Violon. 
         Robel, Violon.
     Outre cela Mr le Comte d’Ayen a mené vingt autres Joüeurs d’Instrumens; sçavoir de Hautsbois & Basson, de [p.236] Flûte, de Basse Viole & de Theorbe. 



     Le Roy d’Espagne dîna seul, ce qu’il a toujours fait, hormis dans le Carosse en certains jours de longue et penible marche. Messeigneurs les Princes dînerent ensemble à la même heure, & en ont usé ainsi tous les jours matin & soir. Ils partirent à onze heures. A leur arrivée à Estampes ils trouverent trois Compagnies de Milice sous les armes. Sa Majesté Catholique fut receuë à la porte de la Ville par le Maire & les Echevins, qui [p.237] luy firent les presens accoutumez. Ils en firent aussi à Monseigneur le Duc de Bourgogne [et] à Monseigneur le Duc de Berry. Les Officiers du Bailliage, & ceux de l’Election, presentez par Mr Desgranges, Maistre des Ceremonies, complimenterent le Roy d’Espagne seul. La parole fut portée par Mr Lienard, Lieutenant General, à la teste de ces Compagnies. Il prononça le Discours suivant, qui fut écouté avec beaucoup d’attention, & fort applaudy. 

          SIRE, 

     Nous venons mesler nostre joye [p.238] aux acclamations des deux plus puissans Peuple de l’Europe. Nous venons nous réjoüir avec la France de l’élevation de Vostre Majesté au Trône d’Espagne, & feliciter en même temps les Espagnols du bonheur qu’ils vont avoir d’estre gouvernez par un Prince tel que vous. La France en vous perdant ne peut que s’applaudir de vous avoir fait naistre pour le bonheur de vos Voisins, & l’Espagne, dans la perte qu’elle vient de faire de son Roy, a de quoy se consoler par le choix judicieux qu’elle a fait de Vostre Majesté pour luy succeder dans le gouvernement [p.239] de tous ses Etats. La France admire en vous cette fierté noble & cette vivacité sage que l’on vante tant chez elle, & l’Espagne trouvera en vous cette grandeur d’ame, & cette gravité modeste qui a toujours esté son partage. La nature a fait en vous l’heureux assemblage de tant de grandes qualitez; le Sang d’Espagne s’est meslé tant de fois avec celuy de vos Ayeux, que vos Sujets pourront vous regarder comme un precieux depost conservé parmi nous. Ces deux grands Peuples, SIRE, attendent de Sa Majesté de grandes chose. Vous devez à la France [p.240] un Prince qui soit digne de Louis le Grand, & de vostre illustre Pere, et vous devez à l’Espagne un Roy qui soit l’amour de ses Peuples. Cette qualité, SIRE, renferme toutes les autres; elle est la seule que doit ambitionner un grand Roy.  Nous félicitons par avance les Peuples qui vont estre soumis à vostre domination du bonheur dont ils vont joüir. Pour nous, nous allons faire mille vœux pour la durée de vostre Empire, & pour la conservation d’un Prince si chéri du Ciel. 

     Monseigneur le Duc de [p.241] Bourgogne, & Monseigneur le Duc de Berry furent aussi complimentez au nom des mêmes Corps. Le Roy d’Espagne et Messeigneurs les Princes passerent le reste du jour à tirer sur toutes sortes d’oiseaux; à dessiner les Maisons & les Chasteaux qu’ils avoient trouvez sur leur route. Ils souperent à leur ordinaire, & se coucherent à dix heures. 



     Le Lundy S.M.C. & Messeigneurs les Princes, aprés avoir entendu la Messe à l’heure ordinaire, partirent pour aller à Toury. Les chemins se [p.242] trouverent sablez depuis Estampes jusques à Toury. Le Curé du lieu harangua Sa Majesté aprés la Messe. Ce fut à Toury qu’elle apprit par un Courier extraordinaire, la proclamation faite à Madrid, ce qui s’y passa de cette manière. 

     Si tost que la Jonte Royale establie par le feu Roy pour le Gouvernement des Espagnes, eut reçu la Lettre du Roy Tres Chrestien, & qu’elle eut vû que ce Monarque acceptoit la succession de cette grande Monarchie, selon [p.243] le Testament, & la derniere disposition du feu Roy Charles II. en faveur de Monseigneur le Duc d’Anjou; les Regens tinrent Conseil en presence de la Reine, qui dés le matin de ce méme jour s’y estoit renduë pour la premiere fois, & qui le fait tenir dans la Chambre des Miroirs proche son appartement. Ils ordonnérent que la Proclamation du nouveau Roy seroit faite le jour suivant, avec le plus de pompe & de magnificence qu’il se pourroit. Quoy qu’une solemnité si grande [p.244] demandast de longs preparatifs, & un long temps pour s’en acquitter dignement, ils cedérent à l’empressement de la Ville de Madrid, qui voulut sans délai témoigner sa joye excessive, & sa prompte soûmission. 

     Comme ils avoient esté tres sensiblement touchez des marques de bienveillance que le Roy avoit fait paroistre pour toute la Nation Espagnole, dans la Lettre que ce Monarque leur a écrite, ils jugérent à propos de la faire aussi-tost transcrire en leur langue, & [p.245] de la donner imprimée au Public; ce qui redoubla sa joye, & l’obligea de faire des vœux pour Sa Majesté Tres-Chrestienne. Il fut aussi arrété qu’on envoyeroit des copies de cette Lettre dans tous les lieux dépendans de la Monarchie d’Espagne. On ne vit en ce même temps que processions de Peuples dans les ruës de Madrid, pour chercher & acheter le Portrait du nouveau Roy. Un domestique de Mr de Blécourt, Envoyé de France, qui portoit ce portrait chez un Seigneur, [p.246] fut arresté par la populace, & obligé de le montrer. Le Corregidor pour contenter un empressement si general, le fit exposer dans une galerie, afin que tout le monde le pust voir. Le Peuple y entroit par une porte, & il en sortoit par une autre; ce qui empêcha les desordres que cause ordinairement la confusion. Chacun baisoit ce Portrait, & le moüilloit de ses larmes. 
Portrait anonyme de Philippe V (vers 1700)
Portrait anonyme de Philippe V

     Le Mercredy 4. de Novembre, on assembla le Corps de la Ville avec Dom Francisco Ronquillo son Corregidor, [p.247] Chevalier de l’Ordre de Saint Jacques. Tous se trouvérent au rendez vous sur le midy, avec autant de pompe qu’ils purent. A la même heure, quantité de seigneurs, de Grands, Titrez & Gentilshommes de la premiere Noblesse, tous couverts de pierreries, se rendirent chez Mr le Marquis de Franqueville, Alferrez Mayor, ou Porte-Enseigne hereditaire de la Ville de Madrid, qui par sa charge a le droit de porter l’Etendard Royal, & de faire des proclamations. La ils montérent tous sur des chevaux [p.248] noirs, enharnachez de blanc & noir, & l’accompagnérent par la grande ruë, jusqu’à la Maison de Ville, l’Alferez Mayor sortit de chez luy, avec un habit gris brodé d’or & d’argent. Il avoit quatre carosses, chacun attelé de quatre mules, vingt quatre valets de pied, avec des habits de velours verd, galonnez d’or fin, deux Ecuyers à ses costez, & six chevaux de main. Lors qu’il fut arrivé à la Maison de Ville, où tout le Corps de Ville estoit assemblé, & où le Portrait du nouveau [p.249] Roy estoit sous un Dais, Dom Francisco Ronquillo Corregidor, luy mit en main le grand Etendard, prenant un Certificat qui marquoit qu’il luy avoit delivré cet Etendard, & l’Alferez Mayor faisant sa soumission de le rendre quand sa fonction seroit achevée. Cela estant fait, on sortit de l’Hostel de Ville en la maniere suivante. 

     Les Gardes du Roy Allemans & Espagnols, avec leurs Hallebardes, marchoient les premiers, & ensuite les Timbaliers, les Joüeurs de Hautsbois, [p.250] & les Trompettes à cheval, ayant des habits de toille d’or galonnez, & des chevaux caparaçonnez de blanc, qui est leur couleur en de semblables occasions. Les Ministres de Justice venoient ensuite à cheval, avec quantité de grands Seigneurs, puis six Massiers habillez de rouge avec des bonnets rouges, & des Masses d’argent doré, quatre Herauts d’armes, & ensuite Mrs de Ville, le Corregidor, & l’Alferez. On arriva de cette sorte à la Place Mayor, & à mesure que ceux qui composoient [p.251] cette marche arrivoient, ils se rangeoient par ordre auprés d’un Théatre que l’on y avoit dressé, avec le Portrait du nouveau Roy sous un dais entouré de festons de fleurs. L’Alferez Mayor, le Corregidor, le plus ancien Regidor ou Echevin, & les quatre Heraults d’armes, montérent sur ce Theatre, & les six Massiers se mirent sur les degrez. Alors les quatre Heraults criérent par trois fois au quatre coins, Silencio, & autant de fois, Oyd, & ensuite l’Alferez Mayor aprés avoir salué le Portrait [p.252] de Sa Majesté, cria aussi trois fois en faisant voltiger l’Etendard Royal, Castilla, por el Rey Catholico Phelipe Quinto, nuestro Señor que Dios guarde; à quoy un prodigieux concours de monde répondit avec une joye qui ne se peut exprimer, Viva, viva, viva, ce que les Secretaires & les Officiers prirent pour foy & hommage en faveur du Roy. Toute l’Assemblée fit une genuflexion, lors qu’on prononça le nom de Sa Majesté au temps de la proclamation. 

     On monta à cheval & on [p.253] continua la même Ceremonie. On passa par Sainte Croix, à Saint Philippe & par la Calle Mayor, jusques au Palais. On y trouva un autre Theatre où l’on repeta ce qui avoit déja esté fait. On en fit autant à la Place des Carmelites, qu’on appelle à Madrid las descalças Realez, & encore autant devant l’Hostel de Ville, où tous les Seigneurs, la Noblesse, & les Officiers descendirent de cheval. 

     La Ceremonie estant finie, l’Alferez Mayor rendit l’Etendart Royal au Corregidor, & [p.254] demanda un Certificat de l’avoir rendu, & de tout ce qui venoit de se passer. Le Corregidor alla placer l’Etendart au balcon de la salle des Assemblées, où il le planta sous un dais tres-riche qu’on y avoit preparé. Les Seigneurs & les Gentilshommes revinrent avec Mr le Marquis de Franqueville depuis la Place de l’Hostel de Ville jusqu’à sa maison. La nuit estoit deja proche. On alluma un grand nombre de flambeaux pour éclairer le retour de cette marche, & cette illumination fut suivie de celle [p.255] qui dura toute la nuit dans toute la Ville de Madrid. Il y eut une foule incroyable de Peuple dans toutes les ruës où se fit la marche. Les Balcons estoient magnifiquement ornez de Tapisserie et de riches étofes à fond d’or, & la Ville fit allumer devant l’Hostel de Me de Blecourt, Envoyé Extraordinaire de France, des pots à feu, qui éclairérent toute la ruë bien avant dans la nuit au bruit des Tambours & des Trompettes. 

     Sa Majesté partit sur les dix heures du matin, & arriva à [p.256] trois & demie à Orleans. Mr de Senneville, Grand-Prevost d’Orleans, & Mr Gamereau, Prevost Particulier, vinrent chacun avec leur Compagnie jusqu’à Cercotte, à trois lieuës de la Ville au devant de Sa Majesté. M. de Bouville, Intendant d’Orleans, estoit venu la veille à Toury saluer S.M.C. Depuis l’entrée du Fauxbourg, qui a prés de demi lieuë jusqu’à l’Evêché, où Sa Maiesté & les Princes logerent, il y avoit une double haye de Bourgeois sous les armes. Les ruës se trouverent sablées & tapissées, [p.257] avec des échassaux remplis de Dames. Les Armes du Roy, celles du Roy d’Espagne, de Monseigneur le Dauphin, de Messeigneurs les Princes, & de la Ville, entourées de festons sur des tapisseries de haute lisse, estoient sur la porte Banieres, par où l’on entra. Le maire & les Echevins reçurent Sa Maiesté à cette porte, accompagnez de leurs Officiers & de leurs Archers. Ils la haranguerent, & luy presenterent le Dais, qu’elle refusa. Ces Magistrats le porterent à la teste des Corps, qui marcherent [p.258] devant le Carosse du Roy jusqu’à l’Evêché. On vit paroistre à la teste de tout quatre Carosses de la livrée de Noailles, avec environ soixante hommes à cheval de cette Maison. Les Gardes du Corps avoient tous l’épée haute. Les acclamations publiques & les cris de joye étouffoient le bruit des Timbales & des Trompettes. Lors que le Roy fut arrivé à l’Evêché, le Chapitre de Sainte Croix & celuy de Saint Aignan, le Presidial, l’Université, l’Election, la Faculté de Droit, & les Tresoriers [p.259] de France, firent leurs complimens au Roy, qui reçut aussi les Presens de la Ville. Toutes les Compagnies complimenterent aussi Monseigneur le Duc de Bourgogne & Monseigneur le Duc de Berry, ayant été presentez par Mr Desgranges, Maistre des Ceremonies. Le Roy resta dans son Cabinet avec Messeigneurs les Princes jusqu’à l’heure du souper. Monseigneur le Duc de Bourgogne tint une table, & Monseigneur le Duc de Berry une autre. Mr le Duc de Beauvilliers, qui [p.260] n’avoit pû partir que le 4 à cause d’une indisposition, arriva sur les six heures du soir. Toutes les maisons furent illuminées par des Lanternes qui remplissoient les fenestres. Ces illuminations ont continué pendant tout le séjour qu’on a fait à Orleans. Le soir, Mr de Bouville donna à souper à tous les Seigneurs qui accompagnent le Roy d’Espagne & Messeigneurs les Princes. 

     Le 8 qui estoit le jour de la Conception de la Vierge, Messeigneurs les Princes allérent à [p.261] la Messe à la grande Eglise à huit heures & demie du matin, & le Roy d’Espagne à neuf. Il y eut grande Musique à leur Messe par les soins de Mr le Comte d’Ayen. La foule se trouva si grande au dîner de Sa Majesté Catholique, que sitost qu’elle fut sortie, tout ce qui estoit dessus la table fut renversé, & pillé. 

     Mr de Bouville donna à dîner à Messieurs les Ducs qui sont du voyage. Il y avoit deux tables de vingt-cinq couverts chacune. Le dîné fut tres magnifique. Outre les Faisans & [p. 262] les autres pieces de rosty, on y compta jusqu’à cent-dix Perdrix rouges. L’apresdinée le Roy d’Espagne, & Messeigneurs les Princes allérent à Vespres à Sainte-Croix, qui furent chantées en Musique. Ils se placérent dans les Chaises du Chœur de costé, comme le Roy fait à la Paroisse de Versailles. Ils allérent ensuite voir le Pont, au milieu duquel ils s’arresterent assez long-temps  voir couler la Loire. Ils virent aussi la  Promenade appellée la Motte, dont la vuë est la plus belle [p.263] chose du monde, ayant la riviere pour aspect à droite & à gauche. Ils revinrent à l’Evèché où ils passerent la soirée ainsi que les precedentes. 

     Le Jeudy 9. le Roy d’Espagne, & Messeigneurs les Princes partirent d’Orleans à l’heure ordinaire, après avoir entendu la Messe, pour aller coucher à Saint Laurent des Eaux. A leur sortie, les ruës se trouverent tapissées comme elles l’avoient esté à leur entrée, & les Bourgeois sous les armes. En passant à Nostre-Dame de Clery ils descendirent à l’Eglise, [p.264] & y firent leurs prieres, aprés quoy ils visiterent le tombeau de Louis XI. Ils arriverent à Saint Laurent des Eaux entre trois & quatre. Il vint la nuit trois Couriers, deux d’Espagne & un de Naples. Ce dernier apportoit à Sa Majesté une Lettre du Duc de Medina-Celi, Viceroy de Naples, par laquelle il l’assuroit de son obéïssance & de ses respects, & la supplioit de luy faire sçavoir ses volontez, & de l’honorer de ses ordres. L’un des Couriers d’Espagne étoit chargé d’une Lettre de la Reine, [p.265] qui demandoit au Roy son amitié, & l’assuroit de la joye qu’elle ressentoit de le voir elevé sur le Trône d’Espagne. Le second Courier avoit une Lettre pour Mr le Marquis dos Rios Ambassadeur d’Espagne, une pour Mr l’Electeur de Baviere, & une autre pour l’Empereur. 

     Le Vendredy 10. on partit de Saint-Laurent des Eaux pour aller coucher à Blois. Sa Majesté Catholique, & Messeigneurs les Princes passérent à Chambort. En y arrivant ils firent arrester leur [p.266] carosse pour en lever le plan. Ils visitérent ensuite tous les Appartemens, & en partirent sans toucher à la collation que Me le Marquis de Sommery, qui en est Gouverneur, leur avoit fait preparer. Ils arrivérent à Blois un peu tard, & par un temps de pluye; Toute la Bourgeoisie estoit sous les armes, les ruës estoient tenduës de Tapisseries et sablées, afin de rendre le pavé plus aisé. Le Corps de Ville se rendit sur le milieu du Pont avec le Dais, & Mr Drouillon, Maire perpetuel de la Ville, qui estoit à la teste, presenta les clefs à sa Majesté Catholique, & dit que les grandes qualitez qu’il possedoit, & qui soutenoient si bien [p.267] la grandeur de sa naissance, l’ayant fait choisir pour Roy d’Espagne, de l’agrément des Grands, & avec l’applaudissement de tous les Peuples de cette vaste Monarchie, on ne pouvoit douter qu’il ne devinst à la vûë de l’Univers le modéle de toutes les Testes couronnées, à l’exemple de Louïs le Grand, son auguste Ayeul, le miracle de nos jours. 

     Aprés ce compliment, les Echevins luy presentérent le Dais, qui fut porté devant son carosse jusqu’au lieu où Sa Majesté Catholique descendit; la Ville luy fit des presens, de ce que le païs Blesois produit de meilleur, & de plus rare, le soir, il y eut des illuminations [p.268] devant toutes les maisons, & l’artillerie fit trois décharges. Messeigneurs les Princes allérent loger à l’Abbaye de Saint Laumer, où tandis qu’ils entendoient la Messe, le Samedy 11. sur les huit heures, le Roy d’Espagne vint se promener dans les Jardins, aprés quoy il alla entendre aussi la Messe dans l’Eglise de cette Abbaye. Les Religieux le receurent, ayant à leur teste le Prieur, qui luy presenta l’eau benite, & luy fit baiser la vraye Croix qu’il portoit enchassée fort richement. Il harangua Sa Majesté Catholique, & dit que jamais les Prophetes ne nous avoient donné une plus noble idée de la grandeur de Dieu, que lors qu’ils l’avoient representé [p.269] comme le souverain moderateur de l’Univers, comme le Maître absolu des Rois & des Princes, qui change les temps & les âges, qui détruit les Monarchies les plus florissantes, qui transfére les Royaumes, en establit de nouveaux, & distribuë à qui il luy plaist les Sceptres & les Couronnes. L’application qu’il fit de ces paroles convenoit parfaitement à tout ce qui est arrivé sur la fin de ce Siécle, & fust [sic] extrêmement applaudi. Il y eut une excellente Musique pendant la Messe du Roy, qui fut remené jusqu’à son carrosse.  

     Ce même jour 11. il arriva un autre Courier de la Reine d’Espagne, qui écrivoit au Roy en François, pour le prier de luy [p.270] mander combien il faisoit de lieuës par jour, & dans quel temps il pourroit arriver sur la Frontiere, afin qu’elle donnât les ordres necessaires pour le recevoir. Ce Courier rapporta qu’il avoit laissé le Duc d’Ossune à Bordeaux, & qu’il arriveroit peu de jours aprés. 

     On partit de Blois à dix heures du matin pour aller à Amboise. Mr de Miromesnil, Intendant, alla au devant de la Cour, & Sa Majesté Catholique luy fit l’honneur de faire arrester son Carosse, & luy dit quelques paroles obligeantes. Cet Intendant se rendit ensuite par un petit chemin plus court, & détourné, à la descente du Carosse de ce Prince. Il luy rendit compte de [p.271] l’estat où il avoit fait mettre les chemins, & des ordres qui avoient esté donnez, afin que toute la Cour ne manquast de rien. On arriva d’assez bonne heure à Amboise. Le Roy d’Espagne logea au Chasteau qui est fort escarpé. Il fut reçu à la Porte de la Ville par les Magistrats qui le complimenterent. La Bourgeoisie estoit sous les armes, & formoit deux hayes jusques au Chasteau. Le Presidial vint haranguer Sa Majesté, qui avoit esté saluée à la descente de son Carosse par Me le Cardinal de Furstemberg. Ce Cardinal occupe la maison de la Bourdaisiere, qui est proche de Tours, & qui appartient à Mr le Marquis de Dangeau. Le Roy d’Espagne avoit fait esperer à cette [p.272] Eminence qu’il iroit jusqu’à ce lieu-là pour y prendre le plaisir de la chasse; mais ayant sçu que cette maison est éloignée de six lieuës d’Amboise, il changea de dessein. Mr le Cardinal de Furstemberg l’ayant appris, ordonna qu’on tuast le plus de gibier qu’il seroit possible, & en presenta trois grands bassins à S.M. Catholique. Il y en avoit deux de Faisans et de Perdrix rouges. La foule se trouva prodigieuse au soupé, la plus grande partie des Dames de Tours s’estant renduës à Amboise. 

     La nuit du 11. au 12. Mr le Duc d’Ossune, Grand de la premiere Classe, & premier Gentilhomme de la Chambre du Roy d’Espagne, Mr le Comte d’Ursel, [p.273] Mestre de Camp general, Mr le Marquis de Tenebron, Mr le Marquis de Robledo, & Dom Antonio de Mantanara, Député de Naples, arriverent en poste. Mr le Duc de Beauvilliers ayant appris l’arrivée de Mr le Duc d’Ossune, envoya le 12. au matin à la Poste, où il estoit logé, pour sçavoir des nouvelles de sa santé. On convint qu’il auroit audience du Roy d’Espagne à l’issuë de la Messe de Sa Majesté. Mr le Marechal Duc de Noailles envoya un Gentilhomme nommé Mr de Hauterive, pour sçavoir comment il se portoit, & pour luy offrir tous les services qui dépendroient de luy. Mr le Duc d’Ossune luy répondit en Espagnol, qu’il estoit fort obligé [p.274] à Mr le Duc de Noailles, & qu’il auroit l’honneur de luy faire ses tres-humbles remerciemens. Ce Duc passa ensuite devant le Gentilhomme qui estoit venu luy faire compliment, & le reconduisit jusqu’à la porte de la ruë, qui est la maniere de conduire en Espagne la plus honneste, parce qu’on pretend qu’on laisse celuy que l’on reconduit maistre du logis. Le même jour Sa Majesté Catholique & Messeigneurs les Princes entendirent la Messe dans la Chapelle du Chasteau, où ils furent complimentez par le Doyen. Au sortir de la Messe Mr Desgranges, Maistre des Ceremonies, conduisit Mr le Duc d’Ossune dans la chambre du Roy d’Espagne, qui le reçut [p.275] debout, & sans chapeau. Il se jetta d’abord à deux genoux aux pieds du Roy son Maistre, dont il ne se releva point qu’il ne luy eust donné sa main qu’il baisa. Les autres eurent ensuite le même honneur, & Mr le Comte d’Urfel qui parle François, servit d’Interprete. Mr le Duc de Beauvillers luy demanda s’ils avoient le portrait du Roy. Il répondit qu’ils l’avoient, mais qu’il leur manquoit de bon Peintres pour en fournir des copies à tous ceux qui souhaitoient de l’avoir. Cet Espagnol assura que jamais joye n’avoit esté si grande & universelle en Espagne que lorsque la proclamation s’estoit faite; & Mr le Duc de Beauvillers luy ayant dit, que la joye avoit encore [p.276] augmenté lorsqu’on avoit vû par ce Portrait que Sa Majesté portoit ses propres cheveux, l’Espagnol repliqua aussitost qu’ils n’avoient égard qu’à l’auguste Sang dont il sortoit, & que cela seul faisoit leur joye. Il ajouta qu’il falloit que le Ciel se fust ouvert pour faire une union si heureuse & si souhaitable. Mr le Duc de Beauvillers ayant ordonné que Me le Duc d’Ossune & les autres qui l’accompagnoient fussent logez, les reconduisit jusqu’à la derniere porte de l’Antichambre de S.M.Catholique, leur donnant la main, & Mr Desgranges jusqu’au bas du Chasteau, Mr de Beauvilliers leur donna à dîner, & Mr le Marêchal de Noailles à [p.277] souper, l’un & l’autre avec beaucoup de magnificence. Mr le Duc d’Ossune avoit demandé l’honneur de servir le Roy son Maistre, puisqu’il avoit eu le bonheur de parvenir jusqu’à ses pieds, mais on luy fit entendre que pendant que Sa Majesté seroit sur les terres de France, les Officiers François la serviroient. Ainsi Sa Majesté Catholique permit à ce Duc d’aller à Versailles saluer le Roy & Monseigneur le Dauphin, pour la revenir joindre dans sa route, afin de passer avec elle en Espagne. Ce Duc partit le lendemain avec les autres Seigneurs Espagnols. L’apresdinée du 12. Sa Majesté Catholique & Messeigneurs les Princes entendirent Vespres en [p.278] Musique, Mr le Comte d’Ayen ayant envoyé chercher toute la nuit à Tours ce qu’on y avoit pû trouver de Musiciens, & de Joüeurs d’Instrumens. On vit à Amboise le bois de Cerf si renommé, aussi bien qu’un os du col & des costes de cet animal. Messeigneurs les Princes le firent descendre, & l’on découvrit qu’ils estoient faits de main d’homme. Monseigneur le Duc de Berry dit fort agreablement, que s’il estoit vray qu’il y eust eu un Cerf de cette grandeur, il n’auroit pu habiter aucune Forest. Mr le Comte de Coigny vint saluer à Amboise S.M. Catholique & Messeigneurs les Princes. Monseigneur le Duc de Bourgogne luy demanda si ses Troupes estoient [p.279] retournées en leur quartier. Il leur répondit qu’elles seroient fort inutiles ailleurs; que les François estoient regardez en Espagne avec trop de plaisir & de veneration, qu’il n’y avoit sorte d’amitié qu’on ne leur fist dés qu’ils paraissoient; que par toute l’Espagne on se preparoit à de grandes Festes, & que dés Bayonne même on devoit donner un combat de Taureaux au Roy d’Espagne. Il ajouta que le Maître de la Poste de cette Ville-là, ayant fait venir environ quatre-vingt Estampes du Portrait de Sa Majesté Catholique, pour en faire present à ses Amis, il avoit trouvé tant de personnes qui luy avoient demandé à les acheter, qu’il les avoient toutes venduës [p.280] deux Louis d’or chacune. Tant que le Roy d’Espagne a demeuré à Amboise, Mr de Miromesnil a toûjours tenu deux fort grosses tables, & il y a eu des repas où il s’est trouvé vingt-cinq à trente personnes à chacune. 

     Le 13. Sa Majesté Catholique donna audience à Me le Prince Pio, qui eut l’honneur de luy baiser la main. Ensuite Sa Majesté partit, & alla coucher à Loches, dont Mr le Duc de Beauvilliers est Gouverneur. Le Chasteau est tres-ancien, situé sur un roc au plus haut de la Ville. A l’arrivée du Roy, la petite ville de Beaulieu, qui est separée de Loches par la riviere de l’Indre, & par une chaussée qui en facilite la communication, & [p.281] ceux de Loches estoient sous les armes. Les ruës estoient tapissée et remplies de beaucoup de monde, Les cloches sonnoient par tout, & le canon du Chasteau & du Donjon salua le Roy et Messeigneurs les Princes. La Ville fit les presens ordinaires, & le Chapitre harangua, & voulut presenter l’Aumusse au Roy comme Duc d’Anjou, parce que ce Chapitre est fondé par un Duc de ce nom, dont plusieurs corps reposent dans cette Eglise aussi-bien que celuy d’Agnés Sorel, dame d’une grande beauté, qui fut tres-considerée du Roy Charles VII. Son tombeau est au milieu du Chœur. Il est de marbre noir, & la Figure d’une pierre tres-blanche. Le [p.282] Roy & Messeigneurs les Princes baiserent aprés la Messe la ceinture de la Vierge, que l’on y garde tres-précieusement. On voit dans le Donjon deux cages de bois, garnies de fer, dont la premiere fut faite pour mettre Ludovic Sforce, qui y mourut. 

     Le 14. le canon tira encore pour le départ du Roy d’Espagne, qui alla coucher à la Haye en Touraine, Bourg situé sur la Creuse, où finit l’Intendance de Mr de Miromesnil. On avoit apprehendé beaucoup les mauvais chemins depuis Blois jusqu’à la Haye, mais cet Intendant les avoit si bien fait reparer, qu’on ne s’apperçut pas qu’ils fussent fâcheux. Aussi avoit-il fait assurer Mrs les Ducs [p.283] de Beauvilliers & de Noailles, que pendant prés de trois semaines il y avoit eu cinq mille Pionniers & Travailleurs de commandez chaque jour pour la reparation de ces chemins. Mrs Robert & ..... Intendans des Turcies & levées, aussi bien que Mr Poitevin qui en est Inspecteur, suivirent la Cour jusqu’à la Haye. Messeigneurs les Princes passerent la soirée à la Haye comme ils avoient fait toutes les autres, c’est à dire en dessinant les vûës & les Chasteaux qu’ils avoient trouvez dans le chemin. 

     Je suis obligé de finir ici ce Journal, quoy qu’il me reste une infinité de choses curieuses à vous dire, mais je le reprendray le mois prochain à l’endroit où [p.284] je le quitte, & le commenceray plutost afin de vous le donner entier. Je ne croïois pas lorsque je l’ai commencé, qu’il seroit rempli de tant de particularitez historiques, & curieuses, que vous n’avez pû trouver ensemble dans aucune Relation, le Journal que je vous envoye estant tiré de huit ou dix Relations. 
  
  
     Je ne vous envoye point le Testament du feu Roy d’Espagne. Il se vend chez le sieur Leonard Imprimeur du Roy, ruë Saint Jacques, avec la Lettre de la Junte ou Regence d’Espagne, au Roy, la Lettre du Secretaire d’Etat, la seconde & troisiéme Lettre des Regens, la Reponse du Roy à la Junte, & la quatriéme Lettre des Regens. Le sieur Leonard y a joint le Portrait du [p.285] Roy d’Espagne à present regnant.


     Source: Texte original. Saisie: Bernard Gineste, novembre 2001. On n’a corrigé que les fautes de frappes les plus criantes, et conservé, autant que possible et sauf erreurs, l’orthographe jusque dans ses fluctuations les plus étonnantes.
   
 BIBLIOGRAPHIE PROVISOIRE
        
Éditions
  
     Le Mercure Galant. Dédié à Monseigneur le Dauphin. Décembre 1700 [288 p.; in-12; publication alors mensuelle], Paris, Michel Brunet, 1700. 
  
     Léon MARQUIS, Les Rues d’Étampes et ses monuments, Étampes, Brière, 1881, p. 20-21. 
  
     Christophe LEVANTAL [docteur en histoire] [ed.], La Route Royale. 1700-2000. Tricentenaire de l’avènement des Bourbons en Espagne [174 p.; recueil des articles du Mercure Galant relatifs au voyage de Philippe V; préface de Jean-Georges LAVIT, directeur du Musée de 1’lle-de-France et du Domaine de Sceaux], Paris, Communication et Tradition, 2000 [en vente sur la Toile pour 130 F en novembre 2001].

     Bernard GINESTE [éd.], «Mercure Galant : Avènement de Philippe V et son passage à Étampes (décembre 1700)», in Corpus Étampois, http://www.corpusetampois.com/cle-17-mercure1700decembre.html, 2001.
      
Tout complément bienvenu. Any complement welcome.
   
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