CORPUS ARTISTIQUE ÉTAMPOIS
 
Narcisse Berchère
  Source surprise par un satyre
dessin à la pierre noire rehaussé de blanc, 1845
 Mis en parallèle avec les Sources de Lucas Cranach l’ancien et de Gustave Moreau
 
Narcisse Berchère: Source surprise par un satyre (dessin à la pierre noire, 1845)
Narcisse Berchère: Source surprise par un satyre (dessin à la pierre noire, 1845)
 
     Voici un nouveau Berchère, qui vient de se vendre sur Internet en cette fin mars 2015. C’est une œuvre de jeunesse, dessinée à 26 ans, en 1845, à la pierre noire. Nous proposons d’y reconnaître une Source surprise par un satyre, thème traditionnel, qui sera repris aussi par l’ami intime de Berchère que fut plus tard Gustave Moreau.
B.G., mars 2015

Narcisse Berchère: Source surprise par un satyre (dessin à la pierre noire, 1845)
Dessin de 49 cm sur 36,5, sur une feuille de 64,5 cm sur 50

Narcisse Berchère: Source surprise par un satyre (dessin à la pierre noire, 1845)


Narcisse Berchère: Source surprise par un satyre (dessin à la pierre noire, 1845)


Narcisse Berchère: Source surprise par un satyre (dessin à la pierre noire, 1845)

Narcisse Berchère: Source surprise par un satyre (dessin à la pierre noire, 1845)

Narcisse Berchère: Source surprise par un satyre (dessin à la pierre noire, 1845)

 
Narcisse Berchère: Source surprise par un satyre (dessin à la pierre noire, 1845)


Narcisse Berchère: Source surprise par un satyre (dessin à la pierre noire, 1845)

Narcisse Berchère: Source surprise par un satyre (dessin à la pierre noire, 1845)


Narcisse Berchère: Source surprise par un satyre (dessin à la pierre noire, 1845)

Ancienneté de ce thème iconographique: l’exemple de Cranach (XVIe siècle)

Cranach l'Ancien: La Source (1537)
Cranach l’Ancien: La Source, vers 1537 (Washington)
Texte latin: Fontis nympha sacri, somnum ne rumpe, quiesco
.
(Nymphe de la fontaine sacrée, n’interromps pas mon sommeil, je me repose.)

Cranach l'Ancien: La Source (1537)
Autre version (collection privée)


Cranach l'Ancien: La Source (1537)
Autre version (Besançon)


Cranach l'Ancien: La Source (1537)
Autre version (Liverpool)


Cranach l'Ancien: La Source (1537)
Autre version (Leipzig)
. On remarquera ici la présence d’un satyre dans la fontaine.

Cranach l'Ancien: La Source (1537)
Ce discret satyre remplace à lui seul et les cailles et le carquois de Cupidon.


Postérité de ce thème iconographique, dont l’exemple de Gustave Moreau, ami de Berchère

Théodore Chassériau: Nymphe endormie près d'une source (1850)
Théodore Chassériau: Nymphe endormie près d’une source (1850)


Gustave Moreau: La Source surprise par un satyre
Gustave Moreau: La Source surprise par un satyre
(huile sur panneau, 45,9 cm sur 37,6)

Narcisse Berchère
  Source surprise par un satyre
dessin à la pierre noire rehaussé de blanc, 1845


1. Une nouvelle œuvre de Berchère

    Le 30 mars 2015 s’est vendu en ligne pour une somme modérée un grand dessin de Narcisse Berchère, dont le vendeur n’a pas jugé nécessaire d’identifier le sujet, mais dont il a donné toute une série de scans, ici reproduits, avec les quelques indications techniques suivantes.

     Il s’agit d’une feuille de papier de 64,5 cm sur 50 sur laquelle a été porté un dessin  à la pierre noire avec des rehauts blancs. Rappelons que la pierre noire est un outil de dessin au noir sombre et mat, constitué d’ampélite et comportant de l’alun, sous forme de crayon ou de craie rectangulaire, technique très en usage déjà chez les grands peintres de la Renaissance.

     Le dessin est signé et daté en bas à droite: N. Berchère, 1845. Il porte au dos une ancienne étiquette du marchand d
art parisien Durand-Ruel.

2. Description sommaire

     On peut distinguer dans la composition quatre plans.

     Le premier, en bas, donne le sujet du tableau, qui est une source, qu’on voit s’épancher dans un petit étang sous la forme d’un filet d’eau blanc sur fond sombre.

     Au deuxième plan, mollement étendue et assoupie sur la rive de cette surface d’eau, une jeune fille dévêtue représente évidemment la nymphe du lieu, incarnant la source elle-même selon le code traditionnel de la mythologie greco-romaine.

     Derrière la nymphe s’élève un sous-bois, et particulièrement un tronc d’arbre où grimpent des lierres, plante dionysiaque. Il émerge de ce sous-bois le buste d’un personnage discret qui épie la nymphe, et que sa nudité, ses sourcils épais et ses oreilles en pointe caractérisent comme un satyre.

     Les lointains, enfin, confirment et explicitent le thème de la source esquissé au premier plan,
puisquon y voit un aqueduc, ouvrage d’art antique que rien ne vient moderniser dans le paysage, et qui se dirige, plus loin encore, vers quelque ville dont il va abreuver les habitants.

Narcisse Berchère: Source surprise par un satyre (dessin à la pierre noire, 1845)

3. Variation sur un thème classique

     Nymphes et satyres sont des types classiques de l’iconographe gréo-romaine, puis moderne. La mythologie distingue bien des catégories de nymphes, dont plusieurs concernent spécifiquement les sources.

     Le thème de la  Nymphe-Source est classique et nous n’en citerons ici qu’un exemple allemand du XVIe siècle, celui d’une huile de Cranach l’Ancien, sur lequel nous nous arrêterons quelques instants, non seulement parce que c’est un étroit parallèle du dessin de notre Berchère, mais encore parce que presque tous ceux qui ont entrepris récemment de parler de ce tableau se sont mépris étrangement sur son interprétation.
     On remarquera déjà chez Cranach que la source proprement dite est constituée d’un filet d’eau jaillissant comme d’une sorte d’urêtre (ce qui permet de s’interroger sur le contexte qu’a aussi ce filet d’eau dans le dessin de Berchère, qui n’est pas sans analogie avec la région pubienne).
     On remarquera encore l’allusion érotique tout à fait explicite, et même triple, sous la forme, en l’occurrence, pour commencer, non d’un satyre,
mais de deux cailles, animaux réputés lascifs, dont la chair aurait même été aphrodisiaque.
     La deuxième allusion érotique est le
carquois de Cupidon accroché à un arbre près de la nymphe; car il s’agit bien ici de celui de Cupidon, contrairement à ce que j’ai pu en lire, y compris sous la plume d’auteurs qualifiés experts, et comme l’indique aussi le texte latin porté en haut à gauche, qui à ma connaissance est toujours traduit de travers.
     Ce texte constitue la troisième allusion érotique du tableau. Fontis nympha sacri, somnum ne rumpe, quiesco. C’est-à-dire: Nymphe de la fontaine sacrée, n’interromps pas mon sommeil, je me repose.
Ce n’est pas la nymphe qui parle, comme on le sous-entend généralement, sinon universellement, mais son amant-satyre, qui est ici soit lartiste, ou le spectateur lui-même. Il est épuisé par la lubricité de la nymphe, et demande à ce qu’elle laisse en repos son carquois, au moins pour quelques instants. Faut-il être plus explicite?

     Dans l’une des version de la Source de Cranach, les cailles et l’arc de Cupidon disparaissent et sont remplacés par un discret satyre ornant une fontaine monumentale.

     Le thème de la nymphe surprise au coin d’un bois par un satyre est aussi ancien pour sa part que la mythologie et que l’iconographie gréco-romaine puis européenne.

     Il est moins commun de voir un satyre épier ou surprendre spécifiquement la nymphe d’une source. C’est ce qui permet de s’étonner de voir ressurgir quelques années plus tard ce thème précis dans l’œ
uvre de Gustave Moreau, ami intime de Berchère, dont le musée conserve une La Source surprise par un satyre, huile sur panneau de 45,9 cm sur 37,6.
Cranach l'Ancien: La Source (1537)

Cranach l'Ancien: La Source (1537)
4. Contexte biographique

     Pourtant le dessin de Berchère est très certainement antérieur à sa relation avec Moreau. Il est daté de 1845. Berchère est alors âgé de 26 ans, et Moreau, né en 1826, a sept ans de moins que lui. Berchère est à l’École royale des Beaux-Arts depuis 1841. Moreau n’y entrera qu’en 1846.

     Le paysage à l’aqueduc, bien qu’il s’agisse ici d’un élément de paysage très conventionnel, a pu être inspiré à Moreau par le voyage qu’il fit en Provence précisément en l’année précédant celle de notre dessin, soit en 1844. Le fait ne serait pas isolé puisque nous voyons que trois des
œuvres qu’il expose au Salon des artistes de 1845 ont quelque rapport avec ce voyage en Provence. En voici en effet les titres: Environs d’AvignonJoncs d’Espagne (Provence). — Crépuscule (Provence).
     Il est remarquable que Lucas Cranach avait meublé son paysage en arrière-plan d’un élément architectural comparable à l’aqueduc de Berchère, à savoir d’un pont à nombreuses arches, débouchant pour sa part sur la porte fortifiée d’une ville fluviale typique du nord de l’Europe.

    Gustave Moreau, à une date indéterminée, reprend le thème
dans La Source surprise par un satyre, huile sur panneau de 45,9 cm sur 37,6. Le traitement en est très différent, à la vérité, mais on est en droit de se demander si la récurrence chez nos deux amis de ce thème plutôt rare est une simple coïncidence, ou bien si Gustave Moreau a connu le dessin qui vient de ressurgir au yeux du public en ce mois de mars 2015.

     Comparons ces deux libres variations sur un même thème. N’y a-t-il entre elles pas un saisissant parallélisme dans la composition du premier plan? Dans les deux cas tout le bas du dessin baigne dans l’eau, et l’on voit s’enfoncer dans cette eau, depuis la gauche, une masse triangulaire représentant source. C’est la source réelle dans le dessin de Berchère, et la source personnifiée dans l’huile de Moreau. Par ailleurs, Moreau déplace les deux personnages de haut en bas, et de droite à gauche, en inversant leurs orientation, mais conserve leurs positions respectives. Quant au côté droit de l’étang, il est meublé dans les deux cas, au même endroit, d’un bouquet de plantes aquatiques de proportions analogues. S’agit-il là encore d’une coïncidence?

Bernard Gineste, 30 mars 2015
Gustave Moreau: La Source surprise par un satyre
Narcisse Berchère: Source surprise par un satyre (dessin à la pierre noire, 1845)

Gustave Moreau: La Source surprise par un satyre

 
Source: Un site d’enchères en ligne en mars 2015.
BIBLIOGRAPHIE PROVISOIRE

Édition

     Bernard GINESTE [éd.], «Narcisse Berchère: Source surprise par un satyre (dessin à la pierre noire rehaussé de blanc, 1845)», in Corpus Étampois, www.corpusetampois.com/cae-19-berchere050.html, mars 2015.


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