CORPUS ARTISTIQUE ÉTAMPOIS
 
 
Georges Lasserre
L’écriture préhistorique
1939
 
 
Le Trou du Sarrazin (cliché GERSAR)     Nous avons déjà mis en ligne quelques aquarelles de Georges Lasserre, édile dÉtampes pendant les années 30. François Jousset a de plus repéré et saisi au bénéfice de tous cet article de Lasserre, récapitulant ce qu’on savait en 1939 des gravures préhistoriques ornant les petits abris du massif de Fontainebleau, dont Étampes fait partie. Depuis lors le GERSAR (Groupe d’Études, de Recherches et de Sauvegarde de l’Art Rupestre) a beaucoup fait pour l’étude et la connaissance de ses précieux témoignages sur l’art des premiers habitants de notre région.
 
BULLETIN DE LA COMMISSION
DES ANTIQUITÉS  ET DES ARTS
 DE SEINE-ET-OISE

 XLVIII (1939),
pp. 82-85.
L’écriture préhistorique.
Graffites et pétroglyphes
«Les signes perdus»
 

L’ÉCRITURE PRÉHISTORIQUE.
GRAFFITES ET PÉTROGLYPHES
«LES SIGNES PERDUS»


     Il est aujourd’hui reconnu que l’homme primitif a marqué son passage dans notre contrée autrement que par des instruments en pierres taillées ou polies, menhirs ou dolmens, mais aussi par des signes mystérieux gravés par milliers sur les rochers, sur les parois des grottes ou des surplombs qui Se rencontrent dans toute la région parisienne, plus particulièrement dans les chaos pittoresques et sauvages des vallées de la «Juine», de l’«Essonnes» et de l’«Ecole».

     Dès 1868 Quicherat et Henri Martin signalaient à Ballancourt, près Corbeil, sur la rive droite de l’Essonnes, un rocher formant une petite grotte dans le fond de laquelle ils reconnaissaient «des espèces de caractères, qui ne sont certainement pas des lettres, pas des caractères oghamiques, qui ne sont pas non plus identiques aux variétés d’hiéroglyphes des dolmens bretons et Irlandais, mais qui ne sont pas davantage, sans doute, tracés au hasard, ni dépourvus d’un sens symbolique».

     Ces signes se rencontrent non seulement en France, mais aussi en Espagne, en Italie, et même dans le Nord de l’Europe. Ils offrent tous la même ressemblance, la même conformité et le même caractère. Au Congrès de Montauban, en 1902, le géologue Georges Courty parvenait à faire accepter l’antiquité des signes dénommés pétroglyphes ou graffitis.

     En 1910 les travaux d’Auguste Mallet permettaient l’espoir de connaître un jour la signification de ces figurations préhistoriques. Mallet prétendait que les signes rupestres alphabétiformes de la région des grès de Fontainebleau étaient essentiellement cabalistiques. Tous les objets portant des signes de cette nature, disait-il, ont été des fétiches et les rochers sur lesquels ils ont été gravés ont acquis eux-mêmes une valeur fétichiste. Il ajoutait que durant la très longue période où ces signes furent en usage dans la région, il y eut des «interprétateurs de pétroglyphes» des croyances et des pratiques fétichistes.

     Il est vrai que les pétroglyphes sont le plus souvent tracés sur les parois des trous de roches, des grottes, ou cavités peu accessibles laissant supposer qu’ils devaient avoir une valeur cabalistique par analogie avec les figurations magdaléniennes des grottes de la Dordogne.

Quelques pétroglyphes dessinés et classés par Georges Nelh (1988)
Quelques pétroglyphes du massif de Fontainebleau dessinés et classés par Georges Nelh
(Initiation à l’Art rupestre du Massif de Fintainebleau, 1988, p. 29)


     Malgré plus de trente années de patientes et prudentes recherches, le monde savant n’a pas apporté de solution au problème.     

     Faut-il voir dans nos pétroglyphes régionaux des pratiques fétichistes comme le voulait Mallet? ou des tablettes figuratives très schématiques, représentant, dans l’évolution normale du langage écrit, un stade qui marque et forme soudure entre la représentation linéaire et les écritures oghamiques ou péri-méditerranéennes comme le veut actuellement Georges Courty?

     Sont-ils des formes d’écriture conventionnelle ou des représentations schématiques? A notre avis on ne peut répondre à cette importante question par une explication unique: En effet, certains groupements de signes, très rares il est vrai, comme ceux levés par Aug. Mallet à Boutigny et à Malesherbes, peuvent être des signes alphabétiques dérivant des signes conventionnels de l’époque de la Magdeleine. D’autres sont à classer dans les représentations schématiques d’un objet ou d’un fait comme les figurations de Gironville, de Maisse, d’Oncy, Milly, Moigny, des vallées de l’Essonne et de l’Ecole, c’est-à-dire au  sud-Est de la région parisienne. D’autres enfin sont groupés au hasard dans un but qui nous échappe, peut être décoratif (ou magique) comme les signes gravés sur les roches de Boissy-la-Rivière, Lardy, Villeneuve-sur-Auvers, Morigny, etc. (sud-ouest de la région parisienne).

     En général tous les signes dérivent de la ligne droite. Les uns sont isolés, les autres sont groupés et forment des damiers, des tentes? des arbres? Ils existent dans tous les sens. Les tracés se croisent, se mêlent, se superposent sans toutefois rendre indéchiffrables les lignes ou les détails des figures.

     Certains groupements de signes semblent bien antérieurs à d’autres. En aucun cas les pétroglyphes de la région parisienne ne sauraient être comparés aux tablettes glozéliennes. Leur authenticité est d’ailleurs indiscutable et reconnue depuis longtemps.

     Georges Courty écrivait «l’enchevêtrement apparemment inextricable des signes n’est pas l’effet d’un pur hasard» et aussi «la conjugaison des lignes répond à l’expression de plusieurs idées». Peut-être! Mais le graveur avait-il bien l’idée exacte de ce qu’il figurerait sur la paroi rocheuse?

     Capitan a bien établi que les belles traditions d’art de l’époque magdalénienne se sont peu à peu effacées et ont été remplacées par de simples copies de figures incomprises et qu’ainsi les représentations artistiques devinrent de simples notations qui nous amènent ainsi à l’origine de l’écriture. Or il est évident que le signe alphabétique doit être invariable. Ce n’est pas le cas pour nos pétroglyphes. Les signes de la Magdeleine, de Lorthet, de Rochebertier, de Gourdan, ont vraiment une signification par eux mêmes; ils sont reproduits d’une façon invariable, identique, similaire. On est bien obligé de reconnaître, sauf dans quelques cas comme à d’Huison-Longueville, qu’il n’en est pas de même pour nos signes rupestres. Ceux-ci affectent une telle variété de formes, une telle diversité de tracés, que nous ne pouvons croire qu’ils découlent d’une idée commune.

     Prenons, par exemple, la figuration humaine. C’est un trait souvent surmonté d’une cupule comme dans la lettre I ou accolé d’un demi-cercle comme dans le P et, plus rarement, se répétant de chaque côté du trait en forme de quenouille. Retenons que nous trouvons comme à Boissy-la-Rivière le P et l’I l’un à côté de l’autre, de même à la «Croix de 18 sous» à Oncy, ce qui infirmerait l’évolution du signe. Nous avons rencontré encore la représentation humaine sous une forme de croix surmontant une petite pyramide, ou, comme dans une grotte de Moignanville, d’une façon réaliste qui ne laisse aucun doute sur le sexe de la figuration. Quand on compare les huit grandes classes de la figuration humaine il est bien permis de douter de l’«unité» figurative de ces pétroglyphes. Prenons un autre exemple: les «tentes» dont la figuration typique est une sorte de triangle qu’il est bien rare de ne pas rencontrer partout où existent des pétroglyphes. Mais ce triangle varie à l’infini; il est plus ou moins aigu; agrémenté de 2 ou 3 traits verticaux qui ne peuvent en aucune façon représenter une porte ou une ouverture. Le «triangle-tente» se trouve quelques fois à côté d’une figuration humaine comme dans la «roche à la quenouille» «derrière Châtillon» près de Milly ou encore dans la «Grotte de Moignanville» dans la vallée de l’Essonnes.

Quelques pétroglyphes dessinés et classés par Georges Nelh (1988)
Quelques pétroglyphes du massif de Fontainebleau dessinés et classés par Georges Nelh
(Initiation à l’Art rupestre du Massif de Fintainebleau, 1988, p. 29)

     Les représentations d’arbres ou rameaux feraient exception bien qu’eux aussi varient à l’infini. On voit de véritables arbres à Oncy, à Lardy, etc., et souvent des tracés qui peuvent figurer des arbres ou autre chose!... Les haches, dolmens, offrent aussi une grande variété de formes. Les haches gravées sur les parois de la «grotte aux Fées» à Oncy, la «grotte du Bourrelier» à Malesherbe ou la «Roche au Tigre» à Nanteau (Loiret) sont bien caractéristiques mais le genre de représentation diffère également. Faisons  toutes réserves pour les dolmens. Tant en profil qu’en plan, mais notons au passage le plan du dolmen de Janville gravé sur une roche du bois de la Briche à Souzy.

     Les damiers, que notre ami Courty a baptisé «marelles» ont de nombreuses variétés. Là, la fantaisie des graveurs s’est donnée libre cours! Un docteur en médecine, de mes amis, y a vu spontanément des tables à calculer! Si cette opinion était vraie, nos pétroglyphes seraient singulièrement rajeunis.

     Nous rencontrons ces marelles un peu partout et particulièrement à La Roche aux Jeux à Lardy. Les «cupules» que nous trouvons depuis les époques les plus reculées du Moustérien figurent parfois à côté de nos pétroglyphes le plus souvent creusées au hasard. On a signalé en plusieurs endroits des cupules reproduisant les étoiles de la Grande Ourse. Nous voyons également des «grilles» qui, à notre avis auraient une origine utilitaire ayant pu servir d’aiguisoirs, comme les signes de l’entrée de la «grotte aux fées».

     Les flèches dites «flèches de direction» indiquent-elles une orientation? un chemin? Dans le massif de la Garenne, commune d’Oncy, la direction s’établit d’une roche à une autre, les flèches donnant une orientation à peu près exacte. Mais dans beaucoup d’autres cas la flèche figurée ne semble pas avoir cette destination.

     A côté de ces signes qui se rencontrent fréquemment, il en est d’autres qui attirent plus particulièrement l’attention et dont la valeur ne saurait être méconnue. Il en est ainsi pour le «violon» de la «Roche au violon» à Moigny (Seine-et-Oise) dont la figure peut être rapprochée des figures féminines pré mycéniennes signalées par Dechelette (T. II, p. 45), dont quelques-unes sont «schématisées en forme de violon». Ce signe est unique dans la région. Nous n’en connaissons par d’autres s’en rapprochant. Son ancienneté est indiscutable. Il avait attiré l’attention des anciens qui donnèrent le nom de «violon» au lieu-dit où se trouve la roche en question. Bien entendu l’origine de l’appellation ne peut remonter au-delà de quelques siècles car le violon est un instrument de musique connu depuis relativement peu de temps dans nos campagnes. Dans cet ordre d’idées, enregistrons que bien d’autres roches gravées ont donné leur nom aux endroits où elles se trouvent: c’est ainsi que nous trouvons «Le Trou du Sarrazin», «La Roche écrite», «La grotte aux Fées», «La Bonde», «La chauve-souris», «La Roche au pain bénit», etc., etc., marquant l’importance et l’intérêt qu’avaient ces pierres pour nos ancêtres.

     D’ailleurs le culte des pierres semble être une des croyances des peuples néolithiques avec le culte des morts. Il est difficile de séparer ces deux cultes superstitieux. Hollebecque rapporte qu’on vénérait les cavités circulaires qui se rencontraient sur les pierres brutes, à l’état naturel ou que l’on creusait artificiellement pour les relier ensuite par des lignes. Nous trouvons ces cupules, seules ou reliées, dans nombre de roches de la région sud-parisienne.


Le Trou du Sarrazin (cliché GERSAR)
Le Trou du Sarrazin à Villeneuve-sur-Auvers (© GERSAR 2003)
       Après avoir émis ces quelques doutes sur l’unité figurative des pétroglyphes et l’uniformité de leur signification nous pouvons nous demander l’utilité de ces figurations rupestres. Pourquoi l’homme préhistorique décorait-il les parois des grottes ou des rochers? On peut dire avec Capitan et Peyrony que «ce n’est pas la passion d’orner une demeure fort incommode qui aurait poussé le graveur préhistorique à s’enfoncer dans les endroits les plus profonds des roches. dans des coins où la voûte surbaissée n’est pas à Om. 75 du sol et à y rester des heures entières dans des positions plutôt pénibles, pas plus qu’il n’aurait gravé à Font de Gaume dans une faille de 0 m. 40 de large et à a 3 mètres de hauteur une scène de félin et de chevaux, où actuellement on s’y hisse très difficilement pour la voir.

     Breuil, Peyrony et Capitan ont constaté aussi que «les gravures et peintures sur les parois de grottes profondes et obscures, basses et étroites, qu’il aurait été tout à fait impossible d’habiter et qui ne pouvaient être que des sortes de sanctuaires où l’homme ne venait qu’exceptionnellement et probablement pour y exécuter des cérémonies magiques.»

     Mais il nous faut conclure.

     Revenons donc tout simplement à la solution qu’Auguste Mallet présentait dans sa «Contribution à l’étude des Pétroglyphes et de leur signification dans la Région des grès de Fontainebleau» (Bulletin de la Société Préhistorique de France, séance du 28 juillet 1910):

     «Je conclus:
     «Il résulte des preuves assemblées dans cet article que les signes rupestres alphabétiformes de la région des grès de Fontainebleau sont essentiellement cabalistiques.
     «Les rochers sur lesquels ils ont été gravés ont acquis eux-mêmes une valeur fétichiste.
     «Durant la très longue période où ces signes furent en usage dans celte région, il y eut des interprétateurs de pétroglyphes, de croyances et de pratiques fétichistes.»


GEORGES LASSERRE.
Source: Saisie de François Jousset communiquée le samedi 31 juillet 2004.
 
   
BIBLIOGRAPHIE PROVISOIRE

Éditions

     Georges LASSERRE, «L'écriture préhistorique. Graffites et pétroglyphes. "Les signes perdus"», in Bulletin de la Commission des Antiquités et des Arts du département de Seine et Oise XLVIII (1939), pp. 82-85.

     François JOUSSET [éd.], «Georges Lasserre : L’écriture préhistorique (1939)», in Corpus Étampois, http://www.corpusetampois.com/cae-00-lasserre1939petroglyphes.html
, 2004.

Compléments

L'Art Rupestre en Essonne (2003)      Auguste MALLET, «Contribution à l’étude des Pétroglyphes et de leur signification dans la Région des grès de Fontainebleau», in Bulletin de la Société Préhistorique de Française, séance du 28 juillet 1910, pp. ?-?.

     Georges COURTY, «Les pierres écrites de la vallée de l’Essonne» [2 figures], in Bulletin de la Société Préhistorique Française (1913), pp. 167-172.

    Georges COURTY, «L’écriture préhistorique» [26 figures], in Bulletin de la Société Préhistorique Française (1920), pp. 387-400.

     Georges NELH, Initiation à l’art rupestre du massif de Fontainebleau [brochure dactylographiée de 21 cm sur 29,5; bibliographie par
Jean POIGNANT, pp. 31-32 & 2], Milly, GERSAR [Groupe d’Études, de Recherches et de Sauvegarde de l’Art Rupestre], 1988 [Nous nous sommes permis d’en extraire les dessins ci-dessus, qui constitué la moitié gauche de la planche de la page p. 29].

     Jean POIGNANT, Bibliographie des travaux et publications concernant l’Art Rupestre des massifs gréseux de l’Île-de-France [38 p.; 900 références], Milly, GERSAR, 1984. Mise à jour: 31 octobre 1992 [1000 références].

     Marylène LARRIÈRE-CABIRAN [texte], Caroline CLAUDE [cartographie], G.E.R.S.A.R. [Groupe d’études, de recherches et de sauvegarde de l’art rupestre], L’art rupestre en Essonne [brochure de 21 cm sur 29,5; 16 p. ; nombreuses illustrations en couleur; bibliographie p. 15], Evry, Service départementaal du patrimoine (Archéologie), 2003 [Nous nous sommes permis d’en extraire la photographie du Trou du Sarrazin ci-dessus, tirée de la page 11].

    On trouvera de plus aux Archives départementales de l’Essonne, à Chamarande, toute la collection des Bulletins Art Rupestre et des Cahiers du GERSAR.
 

Toute critique, correction ou contribution sera la bienvenue. Any criticism or contribution welcome.
GEORGES LASSERRE
dans le Corpus Étampois

     François JOUSSET [éd.], «Georges Lasserre : L’écriture préhistorique (1939)», in Corpus Étampois, http://www.corpusetampois.com/cae-00-lasserre1939petroglyphes.html, 2004.

     ANONYME 2 [éd.], «Georges Lasserre: Jeune danseuse nue (aquarelle des années 1940)» et 6 autres aquarelles, in Corpus Étampois, http://www.corpusetampois.com/cae-20-lasserre01.html à http://www.corpusetampois.com/cae-20-lasserre07.html, 2003.

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